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CHARLTON HESTON STORY (Cinémonde 1965)

  • CHARLTON HESTON STORY : Cinémonde N° 1620 du 5 octobre 1965 - épisode 5 & fin.

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    5/UN HOMME, UN VRAI !

    RESUME DES CHAPÎTRES PRECEDENTS. — Né dans les sauvages forêts du Michigan, Charlton Heston, qui n'a pas le format ni le physique courants, apprend son métier à la radio, à la TV alors vagissante, mais s'affirme dès son arrivée à Hollywood et, depuis quinze ans, y tient des rôles de géant. 

    Le succès est corrosif. Le  sien était solitaire. En onze années de mariage, il n'avait guère vécu avec sa femme plus de cinq ans. C'est par superstition qu'il conservait à New York son petit logement sans chauffe-bain où ils n'habitaient jamais, ni l'un ni l'autre. Avec son premier gros salaire, il avait acheté des hectares de forêt, au Michigan. Il n'aimait pas la vie d'hôtel. Il lui fallait loger ses livres, ses disques, ses milliers de croquis. Il avait besoin de racines... Il vêtait, animait, abandonnait la peau et la défroque de personnages fabuleux. En lui se faisait la synthèse de ce  Rodrigue qui, pour les Espagnols, est un preux, pour les Français un amoureux, dont il fit un homme, comme humains étaient son Moïse, ou son Buffalo Bill, ou son Andrews Jackson. Mais lui, dans tout cela, il se perdait un peu...

    Lydia jouait en tournée " sept ans de réflexion ". Les années de service comptent double, celles que son mari avait passées aux Aléoutiennes ne comptaient pas. Par conséquent, le titre de cette dernière pièce était de circonstance. Elle annonça que, toute réflexion faite, elle allait avoir un enfant. 

    Cela changeait tout. Un couple peut tenter le diable et vivre à un continent de distance. Pour un enfant, il faut une famille, une vraie maison, un foyer. Lydia accepta sans grimace d'interrompre sa carrière pour se consacrer à son fils. Le petit Frazer (on avait par ce nom renoué avec les lointains ancêtres français), eut Cecil B. de Mille pour parrain et débuta à l'écran alors qu'il n'avait pas trois mois. Il fut Moïse enfant. Son premier rôle et son dernier, jusqu'à nouvel ordre. Car son père le verrait sans doute avec plaisir faire un métier qu'il aime, et respecte, et sert de toutes ses ressources. Mais il veut que Frazer le choisisse pour de bonnes raisons, en temps et en heure. 

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    NOMADE, MAIS ORGANISE

    Mais il faut d'abord avoir une enfance, une adolescence, mener à bien les études. Un des rôles en apparence écrasant que Charlton Heston a su assumer, et assouplir, et ajuster à ses propres mesures, c'est celui de père de famille. Grand voyageur, partageant sa vie entre Rome et Madrid, Hawaii et le Mexique, il est un nomade qui se déplace avec tout son monde, et plante la tente familiale en tous terrains. Son fils y a gagné de parler plusieurs langues sans effort et d'être déjà un petit citoyen du monde. Son père l'associe étroitement à tout ce qu'il fait. Cela a consisté d'abord à offrir à l'enfant une réplique des plus beaux costumes que portait le père. Mais, peu à peu, l'intérêt s'est approfondi. Frazer est un enfant délicat, qui n'a pas hérité la vigueur physique de Heston, bien qu'il sache nager, monter à cheval, tenir une raquette. Il a, lui aussi, le don et le goût du dessin. C'est un petit garçon sage et grave, tendre, appliqué. On sent déjà qu'il sera autre chose que son père, mais quelque chose. Son père en est fier, d'une fierté qu'il ne cherche pas à déguiser par la brusquerie ou l'humour. Il considère qu'avoir un enfant, c'est ce qui peut arriver de plus extraordinaire et de plus indispensable.

    — Ce qui compense d'avoir perdu le Paradis...

    Il aurait aimé une fille. Elle n'est pas venue. Pour que Frazer ne soit pas un enfant unique, ses parents ont adopté la petite Holly, qui voyage elle aussi à travers le monde, ainsi que l'énorme chien Dragon. Pourtant, si l'on ne peut manquer de remarquer au passage les innombrables valises ou les animaux apprivoisés de vedettes tapageuses, la famille Heston se déplace dans un tranquille et discret confort. Ce n'est qu'à l'écran que son chef se fait remarquer.

    Il s'habille à Londres ou à Rome, et jamais ne viendrait sans cravate en un endroit où il convient de s'habiller. Il ne refuse jamais une interview et aime discuter de ses rôles, ou du rôle social du cinéma, de l'avenir de la télévision qu'il considère un peu comme une enfant égarée dans la facilité, gaspillant les dons les plus rares...Il étudie à fond ses rôles mais ne discute jamais avec le metteur en scène. 

    — Un film vaut ce que vaut son réalisateur, dit-il. L'auteur et l'acteur, à l'écran, comptent beaucoup moins qu'à la scène. 

    Toutefois, il n'a aucune intention de passer de l'autre côté de la caméra. Ce n'est pas son métier. Il a été acteur avant de venir au cinéma et espère continuer à être acteur, même si le cinéma cesse de lui offrir des rôles. Il est devenu producteur pour avoir un intérêt plus actif dans les films qu'il tourne. Il est un homme d'affaires avisé. C'est le devoir d'un père de famille. 

    — Heureusement qu'il existe des imprésarios, dit-il. Sinon, quand un rôles les emballe, les acteurs perdraient la tête. Moi par exemple, j'aurais joué Moïse pour rien...

    Ces rôles qu'il a si généreusement nourris de sa substance, il s'en est imprégné. On ne peut jouer Moïse face au buisson ardent sans se poser certaines questions. 

    — Un acteur ressemble au chiffon sur lequel un peintre  essuie ses pinceaux. On lave le chiffon, mais il garde des traces indélébiles...

    La familiarité de personnages exemplaires lui a enseigné ce qu'il savait d'instinct : la tolérance et l'exigence. Il est courtois, exact, discipliné, facile à vivre. Mais certaines faiblesses lui semblent inexcusables.

    Il ne pardonne pas les négligences professionnelles. Ni les plus évidentes, comme ne pas savoir son rôle ou compliquer la tâche de toute une équipe. Ni les plus volontiers admises, comme la désinvolture envers le public, ou l'extravagance. 

    — Aimer vraiment le métier que nous faisons, en être fier, ce n'est pas pour cela oublier qu'il y a peu de temps encore les acteurs étaient traités en saltimbanques, c'est vouloir ignorer que dans certains clubs et certains milieux, ils ne sont pas encore reçus...

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    SON ACTE D'AMOUR

    Il porte l'orgueil de sa caste avec le sentiment de ses limites, et s'interdit les complaisances qui précisément, aux yeux de certains, jettent sur les acteurs une ombre... Le scandale, le relâchement des moeurs, la combine lui répugnent. A travers ses perpétuelles randonnées, il demeure attaché à l'Amérique, accepte ses lois et ses taxes, ne cherche pas à frauder le fisc, ni a échapper à son code moral. Millionnaire, célèbre, gâté par la vie, on pourra dire que ce n'est pas difficile en ce cas de jouer le bon apôtre. 

    Précisément, il le joue. Et avec la conviction qu'il apporte à tout ce qu'il entreprend. Rompre des lances, c'est son emploi. Etre un citoyen respectueux de la morale ou de la règle, cela ne veut pas dire être lâchement et égoïstement conformiste. On le trouve à la pointe de toutes les croisades généreuses. Il ne recule jamais devant l'audace d'une idée s'il la croit juste. Il a milité pour l'égalité raciale, la protection de l'enfance, la dignité du métier d'acteur. Il a engagé dans ces campagnes sa responsabilité d'homme et de comédien. Tout son poids. Il est lucide. Comblé, il sait que tout bonheur est fragile. Cela n'empêche pas que chaque journée pleinement vécue est un triomphe. Conscient de tous les dangers et de toutes les limitations de la condition d'homme, il dédaigne les évasions illusoires : boire, se droguer, jouer les rebelles sans cause précise, se galvauder dans des aventures où l'amour n'est qu'une mauvaise excuse. Il pense d'ailleurs que l'amour fait partie de l'équilibre d'un être, comme la santé, doit l'aider et ne jamais le gêner, pour accomplir ce qu'il doit faire. 

    — Je n'ai en vérité, jamais joué les amoureux. Ni dans la vie, ni dans mes rôles. 

    L'amour pour lui, n'est pas une question de mots, mais de comportement. Cela se prouve et s'éprouve. Et cela, ne délivre pas, au fond, de la solitude. 

    Mais cette solitude est vivifiante. Il l'a aimée toujours. Il la retrouve chaque fois qu'il le peut. Dans ses forêts natales, à 10.000 mètres d'altitude, dans un Boeing, en face d'un nouveau rôle. Il reprend ses propres mesures. Ce qui l'épouvante, c'est au contraire la foule.  La masse humaine qui prolifère et bouillonne, sans discernement ni contrôle. L'humanité ne sera pas détruite par la bombe, elle succombera sous son propre poids. L'individu compte sur la masse et la masse l'écrasera. Déjà on suffoque dans les villes, sur les routes, les plages. Tout enfant qui naît, quelles que soient sa couleur et sa condition, doit être assuré d'une vie décente. C'est la responsabilité de ceux qui le mettent au monde. 

    — Tiens-toi droit, on te regarde... disent les mères à leur fils. 

    Dépasser les autres de la tête, par la taille et la chance, le talent et la fortune, cela oblige à se tenir droit. On a dit que Charlton Heston jouait des personnages anachroniques, avec ses armures, ses faucons, ses épées à deux mains. Il y a encore des faibles à protéger et des monstres à abattre en notre temps. Qu'il ait choisi de nous proposer le chevalier plutôt que le truand, c'est finalement un acte d'amour. 

    M.G.

     

    ≈ FIN ≈

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  • CHARLTON HESTON STORY : Cinémonde N° 1619 du 28 septembre 1965 - épisode 4

     J'avais laissé le blog en pause durant mes vacances qui viennent de se terminer.

    C'est donc avec plaisir que je vous retrouve pour vous offrir la suite de "CHARLTON HESTON STORY ", publié dans CINEMONDE N° 1619 du 28 septembre 1965.

    Notre grand homme s'y révèle une personnalité "en devenir", mais quelle promesse de talent de la part d'un futur "plus grand acteur du XXème siècle", n'en déplaise aux grincheux et gens de mauvais goût. 

    Nous sommes loin des écrits de journalistes s'intéressant aux peoples. Là, nous avons une belle analyse de la personnalité de Charlton Heston agréable à lire et écrite avec talent, sans flagonnerie. J'espère que vous appréciez cette "Story " comme je l'apprécie.

    Je l'avais lue en son temps, lorsque je collectionnais les CINEMONDE... Je suis donc heureuse de la "redécouvrir" en même temps que vous la découvrez pour certains et certaines d'entre vous.

    Ayant mis à profit mon temps de repos pour réfléchir de quelle façon simple et claire je devais présenter cette STORY, j'en suis arrivée à penser qu'il valait mieux que je copie les textes directement ici. C'est donc ce que j'ai fait pour ce numéro 4. Dans les jours à venir, je reprendrai les 3 précédents chapîtres pour les écrire directement, ce sera plus lisible. 

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    4 - PLUS GRAND QUE NATURE

    Résumé des chapîtres précédents : Aussitôt après avoir épousé une camarade d'Université, Lydia Clarke, Charlton Heston passe trois ans dans une base aérienne aux îles Aléoutiennes. Rendu à la vie civile, il ne trouve d'abord aucun débouché au théâtre mais s'affirme rapidement à la T.V. alors à ses débuts.

     

     

    La proposition que leur faisait cette petite station radiophonique de Caroline du Nord était tentante. D'abord,  c'était les fins de mois assurées. Ensuite, la section théâtrale jouissait, par la modestie même des moyens dont elle disposait, d'une belle indépendance. Surtout, Lydia et lui pourraient travailler ensemble. C'était suffisant pour les décider à aller vivre dans une petite ville aux horizons limités. 

    Mais ne vaut-il pas mieux être premier dans son village ?... Ils montèrent toutes les pièces qu'ils aimaient. Ils achevèrent ensemble leur apprentissage. Ils étaient sans complaisance, discutaient avec le même feu qu'aux cours de l'Université. Ils avaient un public, étaient des V.I.P., menaient une vie pleine et heureuse... Jusqu'au jour où ils s'aperçurent qu'ils plafonnaient. Ils allaient devenir des fonctionnaires de l'art dramatique. Ils hésitèrent à peine. 

    — Nous étions comme une grenouille qui se croit grosse parce qu'elle est enfermée dans un petit bocal.

    Ils avaient quelques économies. Pas assez pour New York, qui les terrifiait. Ils y étaient oubliés. Il rassura Lydia. 

    — J'aurai un rôle avant un mois. Une heure après son arrivée, il était engagé. Cela fait bien, dans sa biographie, de signaler qu'il a joué à Broadway avec la grande Katherine Cornell. En fait, il tenait plusieurs rôles à la fois : les comparses. Il aidait aussi un peu dans les coulisses. Il préféra les troupes de tournée, joua avec Lydia : "Vous ne l'emporterez pas avec vous ",  "Claudia", "la ménagerie de verre". Entre-temps, il ne dédaignait pas la radio, où il se sentait plus solide. Ni la TV : "Jane Eyre", "Coulez le Bismarck", "l'Emprise" lui valurent des admirateurs et bientôt un club se fonda, le tout premier consacré à un acteur de télévision. 

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    PAS DE BOUT D'ESSAI

    Le cinéma était un peu dédaigné dans le milieu qu'il fréquentait. C'était vulgaire, un art pour parvenus, on ne s'abaissait pas à cela que pour gagner de l'argent. Il rejetait les préjugés quels qu'ils soient. Le cinéma était une forme d'expression moderne, riche de ressources. Il voulait en faire l'expérience. Il fit ses débuts dans un film d'amateurs : "Peer Gynt ", accepta d'enthousiasme de jouer Marc Antoine, dans un "Jules César" destinés aux lycées et collèges. C'était en 1949. 

    C'est Hall Wallis qui lui proposa de venir à Hollywoood. Lui-même croyait que la gamme des rôles qu'il pourrait tenir à l'écran était très limitée. Il était un peu "grand format" et sans doute pas tellement photogénique. On n'avait d'ailleurs jamais pris grand soin de son maquillage ni de la façon de se mettre en valeur. Un bout d'essai sérieux serait plus concluant que ses films en petit format. Il refusa ce bout d'essai. Il préparait un rôle qui exigeait une barbe et ne se rasait pas depuis plus de huit jours. Il a toujours détesté le postiche. Il resterait barbu jusqu'à ce que la pièce ait quitté l'affiche. 

    Le plus étonnant c'est que Wallis passa outre à cette formalité du bout d'essai jugée jusqu'alors indispensable, même pour des acteurs consacrés. Il engagea Heston sur sa bonne mine. D'ailleurs il le destinait à des emplois de bonne brute. 

    A Hollywood, Charlton Heston surprit. Il n'avait pas le gabarit courant. Il n'entrait dans aucune catégorie connue. Ce grand sportif qui tirait à l'arc, tenait comme un champion une raquette ou un fleuret, et qu'on s'attendait toujours à voir descendre sur le terrain de football plutôt que de juger des points, de la tribune, était aussi un homme cultivé, affable, d'une courtoisie et d'une simplicité qui lui attiraient toutes les sympathies sans pour cela encourager la moindre familiarité. Il ne sortait jamais, se levait tôt, travaillait beaucoup. On n'osa même pas utiliser avec lui les gags usés de la publicité. S'il escortait sa partenaire à une soirée, Louella Parson elle-même ne se serait pas risquée à insinuer qu'il y avait amourette sous roche. On ne l'aurait pas crue.

    Lydia était restée à New York. Elle continuait une carrière sans grand éclat, mais satisfaisante. Chaque fois qu'ils le pouvaient ils se retrouvaient, entre deux trains ou deux avions, plus volontiers à Chicago, à mi-chemin et où ils avaient tant de beaux souvenirs. 

    — Nous avons été longtemps séparés géographiquement, mais jamais sentimentalement, s'accordent-ils à dire. 

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     SEX APPEAL HORS SERIE

    La séparation se prolonge, car Cecil B de Mille, qui cherchait avec désespoir une combinaison — improbable — de Clark Gable et d'Alan Ladd, a vainement reçu des centaines de candidats, tous trop grands,  trop petits,  trop vieux, trop jeunes, trop légers, trop sombres, toujours trop... à moins que " pas assez ". Il découvre enfin ce débutant qui est un vétéran du répertoire, ce colosse ardent et réservé, ce bûcheron à voix d'airain qui semble inventer ses répliques à mesure, mais dont la diction a été forgée, mieux que par les cours du conservatoire, par la tatillonne exigence des micros et des antennes, par le minutage impérieux des petits studios. C'est un potentiel étonnant. Cecil B. de Mille lui met sur le dos "Sous le plus grand chapiteau du monde"  et parmi les éléphants savants, les rhinos et les fauves, les acrobates et les avaleurs de feu, il apparaît comme le plus grand phénomène. 

    C'est le succès immédiat. On se demande qui il est et d'où il sort.  On n'arrive pourtant pas vraiment à le calibrer exactement, on s'en tient à sa carrure et à sa magnifique forme physique pour lui faire jouer "Le fils de Géronimo" ou "Buffalo Bill", on joue sur son sex-appeal hors série pour lui faire affronter la brûlante Jennifer Jones ou l'aristocratique Eleanor Parker. Il n'a pas encore trouvé son emploi. 

    Cecil B de Mille, lui,  a compris qu'il a enfin trouvé un instrument à sa mesure, et qu'il peut aborder à nouveau ses sujets de prédilection. Il prépare le film des films, le plus grand qu'il ait tourné jamais, par conséquent le plus grand du monde. Il ne s'attaque pas carrément à Dieu, mais à son prophète. Un rôle à se casser le cou. Mais comme le Moïse du tombeau de Florence, Charlton Heston est d'un marbre sans faille et résiste à toutes les épreuves. 

    Quinze ans plus tard, il fera revivre Michel-Ange et donnera au prophète un visage à la fois, si humain et si clairement modelé à l'image du Créateur. Pour camper son Moïse, il a longuement médité devant la statue florentine, il s'est imprégné de sa sagesse et de son tourment, du feu du buisson ardent. Il a fait l'apprentissage difficile et exaltant du "plus grand que nature". Il a trouvé sa vocation. Il sera le héros.  

    SANS TRAHIR JAMAIS

    Il en a les épaules. Il en a aussi le culte, qu'il essaye de restaurer dans le coeur des foules. 

    — Le cinéma est un puissant moyen de conviction, celui par excellence qui peut faire flamber des enthousiasmes généreux. Or, si l'on accepte l'inepte superman des bandes dessinées, ou l'élégant et invulnérable James Bond, nous sommes sous le signe du "non-héros". Dans tous les domaines : éducatif, politique,  social. Toutes les propagandes — qu'il s'agisse de vendre un dentifrice ou d'élire un président — se font sur la base d'un homme parmi mille autres. Toutes les statistiques sont basées sur l'individu moyen et même de préférence, un peu au-dessous de la moyenne. A l'école on cherche des excuses au cancre. Au tribunal, on plaide pour le voyou. On explique que la jeunesse est l'âge de l'avachissement, de la complaisance, de la médiocrité. De plus en plus, on décharge l'homme de ses devoirs et de ses responsabilités, envers la société, envers ses proches, envers lui-même. Tandis que le héros, c'est l'homme qui non seulement assume ses devoirs et ses responsabilités, mais encore ceux des autres. Il protège la veuve et l'orphelin, le faible, le paria. Mais, il doit aussi savoir poursuivre, dominer, châtier parfois, non pas à travers un appareil de justice anonyme et collectif, mais à visage découvert, en acceptant la riposte. Un homme — je veux dire par là un être humain  conscient — doit être responsable et s'énorgueillir d'être tel. 

    Tout le porte donc, ses goûts et ses dons, à jouer des hommes d'exception, non point pour cela parfaits, bien que toujours exemplaires.  Il se plaît à céder le pas à Gregory Peck  dans " Les grands espaces ". C'est qu'il joue en face de lui un personnage entier, fidèle à lui-même. L'implacabilité de " Major Dundee ", le sauvage acharnement de Gordon à " Khartoum " il les assume, comme les scrupules dangereux du "Seigneur de la guerre ". Ce sont là des facettes contradictoires où un solide talent trouve la facile occasion de briller. 

    Ce qui est plus difficile et plus lourd à porter, c'est la grandeur sans ombre : la pureté généreuse du Cid, le message de Moïse, le génie de Michel-Ange ou la foi austère de Jean-Baptiste. 

    Il les a tous servis sans en trahir aucun. Chacun d'entre eux a pris son visage. Ils ne se ressemblent pas, sinon par la flamme dont ils brûlent. Le vrai feu sacré. 

    M.G. 

    (suite et fin la semaine prochaine)

     

     

     

     

     

  • "CHARLTON HESTON STORY" -Cinémonde N° 1618 du 21 septembre 1965 - Episode 3

    Pendant mes quelques jours de vacances, je ne veux pas vous laisser sans nouvelles. Aussi, je continue la publication de "CHARLTON HESTON STORY" par CINEMONDE EN 1965.

    Cette série est parfaitement écrite et nous découvrons le vrai Charlton Heston, celui qui se cherchait, le garçon timide, maladroit et tellement habité par son génie qui ne demandait qu'à exploser. 

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    3 - LES ANNEES TERRIBLES

    Résumé des chapîtres précédents : Né dans un chalet forestier au bord du lac , Michigan, Chuck Carter Heston, après une enfance libre et sauvage, gagne une bourse à l'Université de Chicago. Au cours d'art dramatique, il rencontre une jeune étudiante de bonne famille qui se destine au barreau : Lydia Clarke. 

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    Il n'était pas du tout le genre de garçon qu'elle avait l'habitude de fréquenter et il l'agaçait un peu. Il était trop abrupt, trop dense, et ses longs cheveux, ses grands foulards étaient un peu ridicules. Elle se plaisait à le contredire, dans les discussions publiques. Mais un jour, alors qu'il avait joué une scène difficile, elle le guetta à la sortie des cours pour lui dire que, vraiment, elle l'avait trouvé formidable.  Il se troubla, hésita, l'invita à prendre un café, s'éclipsa, la rejoignit et ils passèrent deux heures devant une tasse de café qu'ils avaient oublié de boire et que — Lydia l'apprit par la suite — il n'aurait pas eu de quoi payer si un ami ne lui avait prêté dix cents. Ce qu'elle découvrit dès cette première rencontre, c'était la finesse, le scrupule, l'élégance foncière de ce grand diable en canadienne de trappeur, aux yeux si bleus et graves dans un visage aux traits désordonnés. Il avait eu le nez brisé au cours d'un match de football. Sa peau tannée, ses pommettes osseuses, ses grandes mains, ses costumes trop courts aux manches, tout cela lui donnait une gaucherie assez émouvante, qui pouvait faire sourire. Lydia aimait qu'il fût indifférent à ces détails mais d'un puritanisme rigide : il ne fumait pas, ne buvait que de l'eau, et profaner le nom du Seigneur, comme on le faisait joyeusement et sans malice dans le jargon des étudiants, était pour lui un péché. C'était un naïf. Un pur. 

    UN AMOUR A L'EPREUVE DE L'ABSENCE

    Il avoue lui-même qu'il devait paraître un peu sot, accompagnant partout une des plus brillantes élèves du cours et ne lui parlant que de sa conception de Richard III ou de Volpone, même en se promenant au bord du lac, au clair de lune. Elle s'efforçait de marcher à son pas, il ne lui prenait la main que si le chemin devenait malaisé, lorsqu'elle s'asseyait sur la pelouse, il s'installait à distance respectueuse, embarrassé de ses longues jambes. Ce fut lorsqu'entre eux s'installèrent des silences prolongés, mais confiants, heureux, où il retrouvait les émotions des affûts de son enfance, qu'il comprit combien la chose était sérieuse et que tous deux étaient pris au même piège.

    C'est à ce moment-là que les Etats-Unis entrèrent en guerre. 

    — Pour moi cela simplifiait tout. La décision était prise  pour moi, en dehors de moi. 

    Il n'y avait eu ni aveux, ni demande, ni réponse. Aucune promesse ne pouvait leur suffire. Ils se marièrent en hâte, quelques jours à peine avant qu'il soit expédié dans une base aérienne aux Iles Aléoutiennes. Autant dire au bout du monde. Il y reste trois ans. Il n'essuie pas un seul coup de feu. Mais il vit dans une solitude aride et glacée, sans aucune échappatoire à la morne routine quotidienne. C'était une épreuve. Il en fait non point un temps mort mais, au contraire, une expérience où il teste à la fois son caractère et son coeur. Il se demande comment il se serait comporté dans un vrai combat sanglant, sur la plage d'Arromanches ou à Okinawa. Il n'est pas du tout certain d'être un héros. Il s'interdit seulement le relâchement un peu veule qu'encouragent le climat, l'isolement, la désolante monotonie du service. Il lit. Personne n'a jamais le temps de lire. Il étudie pour lui les rôles les plus jouables. Il écrit tous les jours à Lydia. 

    Celle-ci, pour tromper l'attente, s'est mise à faire du théâtre. Les études de droit sont trop longues, elle ne veut plus vivre — jeune épouse — aux frais de sa bourgeoise famille qui a trouvé son mariage un peu précipité et imprudent. Elle s'échappe déjà des petits rôles de débutante. Son intelligence, son charme de bon aloi, un instinct très sûr lui permettent d'aborder les personnages subtils de Tchékov, d'Ibsen. Elle apporte aussi au théâtre un élément assez rare. Elle s'y consacre absolument, mais sans l'avidité ni l'impatience des arrivistes qui veulent le succès à tout prix. En fait, sa carrière est une oeuvre d'amour. Elle la consacre à celui qui, si loin d'elle, attend son heure. 

    Si étroite a été, pendant ces trois anées de séparation, l'union des deux jeunes époux que Lydia une nuit s'éveille angoissée : elle avait vu en rêve son mari menacé, entouré de bruits et de fureur, et croyait y voir un sombre avertissement. Deux jours plus tard, il arrivait en permission, tenant sous son bras " MACBETH ". Il avait vécu dans ce drame depuis une semaine, s'en était pénétré, avait découvert de nouvelles perspectives à ses sombres personnages. Ils en discutèrent longuement, comme naguère sous les grands chênes de l'Université. C'était amusant de penser que, finalement, c'était Lydia qui avait pris le départ la première. Mais il demeurait le mentor, elle se fiait à lui pour tracer les grandes lignes de ses rôles. 

    C'est dans cette absence dont ils triomphèrent que leur union a ses racines. Dans la limpidité glacée de la mer de Behring. Il découvrait ce que quinze ans plus tard il allait savoir si bien transmettre : les grandes amours sont à l'épreuve des longues séparations. Ben Hur peut être galérien, le Cid banni, leur ligne de coeur reste tracée d'un même trait pur. 

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     MISERE ET NOBLESSE D'UN COMEDIEN EN CHOMAGE

    La guerre prend fin. Et c'est alors que commencent les mauvais jours. Où reprendre le fil interrompu de sa vie ? Il n'a pas achevé ses études et ne peut les reprendre. Il aborde désarmé ses responsabilités d'homme. Il vit à New York, avec Lydia, dans un petit logement sans confort.

    — C'était gentil, dit-elle. Tout en longueur, une fenêtre à chaque bout, comme un compartiment de chemin de fer. Et une ravissante baignoire en faïence à fleurs. Malheureusement, il n'y avait pas d'eau chaude...

    Il se cogne partout. Non seulement dans les pièces trop petites pour lui, mais à une réalité aux angles durs. Il n'a pas un physique passe-partout et ses qualités mêmes sont des handicaps. Il a trop de coffre, une diction faite pour les grands classiques, des goûts d'esthète. Il manque aussi de souplesse, répugne à faire des courbettes dans l'espoir d'un bout de rôle dérisoire dans une pièce de troisième ordre. Alors il s'abandonne aux stériles conversations de bistro : commentaires sévères et projets fumeux.

    On se lève tard, on va retrouver les copains, on lit les journaux, le bruit court qu'Untel va monter un truc, faudrait voir, mais est-ce que ça vaut la peine ?... Et avec ces atermoiements on s'aperçoit qu'il est tard. On ira demain... et demain on recommence à traîner la savate...

    Comme il arrive souvent, depuis qu'elle a besoin de gagner davantage, Lydia trouvait moins de débouchés. Elle n'était plus tellement disponible, tout entière à son travail. Elle finit par accepter de poser pour des photos publicitaires.  Il faut bien payer le loyer. Et vivre. Cela dura un an. Et une fois encore le destin se chargera de régler le problème. Surmenée, Lydia tomba malade et dut aller dans sa famille pour se soigner. Un coup très dur. A vous casser les reins, ou bien au contraire, à vous remettre d'aplomb. Il se regarda avec lucidité et ne fut pas fier de lui. Il apprenait l'humiliation, cette ride griffée sur le visage de Ben Hur enchaîné, du Cid en disgrâce, du Seigneur d'Hawaii bafoué. Il ne s'agissait plus de faire le dégoûté, mais de s'attaquer à la première besogne offerte. 

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     La TV balbutiait. On en était encore aux démonstrations techniques. Comme on s'était extasié devant l'entrée d'un train en gare, ou les premiers signaux de morse captés sur les postes de radio à galène, les premiers télespectateurs se réjouissaient de distinguer quelque chose dans le flou du petit écran, et de percevoir quelques mots intelligibles. C'était une victoire pour les techniciens, et les malins investissaient déjà dans la fabrication en série de petits écrans. Mais personne ne se souciait de se griller au service de la Télévision, compromis boiteux qui avait tous les inconvénients combinés du théâtre et du cinéma et aucun de leurs avantages. On s'en tirait en passant de vieux films série B. Ou bien des ratés du music-hall venaient jongler avec des cerceaux ou raconter des anecdotes. Charlton Heston accepta tout ce qu'on lui proposa. Il était neuf. Il n'avait aucun préjugé ni aucune routine. Il s'adapta merveilleusement à un style qui se découvrait lui-même. C'est dans le dépouillement absolu, le manque de textes, de décors, d'acteurs, qu'on peut tout oser. Il prit des risques. Il donna à la TV ce qu'il aurait pu jouer ailleurs. Shakespeare après tout, a écrit pour un vaste public et non pas pour des petites chapelles intellectuelles. Le monologue d'Hamlet, on peut jouer cela tout seul, presque sans accessoires. Et ça passa l'écran, surtout lorsque c'est porté par une voix d'airain, un masque insolite et ardent, une fièvre sourde et contagieuse.

    Ce qu'il a accepté comme un pis-aller, il s'y attache, il en pressent les possibilités immenses. Il en est le premier serviteur sincère et la première vraie gloire.

    M.G.

    (A suivre.) 

     

    PETIT HOROSCOPE DE CHUCK - SEMAINE DU 21 AU 28 SEPTEMBRE 1965.

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  • " CHARLTON HESTON STORY " Cinémonde N° 1617 du 14 septembre 1965 - Episode 2

     

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    2 - UN GRAND DIABLE PASSIONNE

    Résumé du chapître précédent : Il est né le 4 octobre 1923 dans un châlet forestier, sur les bords du Michigan et il a eu une enfance frugale et rude : il s'est forgé des muscles et a lu la Bible.

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    Un enfant ne s'ennuie jamais quand il a autour de lui des arbres, l'eau, les bêtes... Les soirées d'hiver sont longues pour une jeune femme née à Chicago et habituée, plus encore qu'au confort, à l'enrichissante chaleur d'une grande ville. La mère de Chuck divorça lorsqu'il avait onze ans.  Il est lui-même surpris de la décisive et durable influence de ces onze ans sur sa personnalité profonde et, par conséquent, sur sa vie. Ces vertes années, intensément vécues, l'ont marqué à jamais. Parce qu'elles répondaient en lui à un besoin profond d'indépendance, à son goût de la vigueur et du risque calculé. Aussi parce que la forêt allait devenir une sorte de paradis perdu...

    Sa mère avait épousé un homme d'affaire prospère, Chester Heston, brillant, un peu froid, dont la sage autorité aurait peut-être ricoché sur l'écorce un peu rude de notre jeune sauvage. 

    Mais les suites du fameux krach financier qui fit couler Wall Street et a ébranlé toute l'économie américaine eut des conséquences, tardives, mais fatales sur les activités de M. Heston. Il se trouva un beau jour totalement ruiné. Au point de devoir vivre, avec sa femme et son enfant, dans une remorque accrochée à la voiture dans laquelle il battait le pays, en quête d'une nouvelle chance. Elle ne vint pas. Les caravanes de 1930 n'avaient pas comme aujourd'hui tout le confort y compris la TV. On se nourrissait de pommes de terre bouillies sur des feux de bohémiens. Peut-être cette période difficile fut-elle heureuse pour l'enfant. Il endurait sans trop de gêne cette existence précaire. On était loin de l'aisance, de la discipline que sa mère avait rêvées pour lui, mais qui l'auraient peut-être cabré. Surtout il vit son beau-père accepter un emploi de manoeuvre dans une usine. Sans rechigner. Il le vit travailler sans se plaindre ni accuser le reste du monde. Trois ans plus tard, Chester Heston était devenu directeur de l'entreprise. Cet exemple devait laisser une empreinte chez l'adolescent qui l'épiait. Il apprit ainsi, mieux que dans les beaux sermons, qu'un homme est responsable de ses actes et de leurs conséquences et que la meilleure façon — la seule — de prouver qu'on est supérieur à sa condition, c'est d'en triompher. 

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    LE STADE ET LA SCENE

    Toutefois, Chuck avait appris que si pauvreté n'est pas vice, c'est souvent un handicap. Lui-même, en classe, avait dû faire ses preuves. On l'avait accueilli un peu comme un chien de berger dans un jeu de quilles : ce croquant trop grand pour son âge et surtout pour ses vêtements, au visage osseux tanné par le blizzard, au parler lent des solitaires, aux yeux attentifs, quelle cible pour les loustics de la ville ! On se moqua de lui. Cela ne dura pas longtemps. A défaut de l'épée de son ancêtre Douglas — dont il ignorait alors tout — le gamin avait ses poings bien endurcis sur la cognée et sur l'aviron.  Il se fit respecter. Mais cela ne suffisait pas. La solitude dans la solitude est exaltante. Au sein d'un groupe, elle est affreuse. Chuck devait s'affirmer, par un moyen ou par un autre. Il ne pouvait briller en classe : son éducation ne le lui permettait pas encore. Tout naturellement on le recruta pour les équipes sportives, et il n'eut aucun mal à y triompher. Cela aurait été une gloire suffisante pour beaucoup. Il ne s'en contenta pas. Il lui fallait vaincre sur un terrain plus malaisé. Sa carrure, ses traits trop accusés son accent de rustaud le gênaient. Il s'inscrivit au cours d'art dramatique, là où il devait le plus se trouver en pénible évidence. Il lut à perdre haleine, non seulement tout le théâtre, de Sophocle à Ibsen en passant — et en s'attardant — par Shakespeare. Mais il se passionna pour l'histoire du théâtre  et ses à-côtés. C'est alors qu'il se mit à dessiner, comme naguère les bêtes et les arbres, des décors, des costumes, et jusqu'aux détails de ceinturon ou de coiffure. Surtout, il utilisa, dans le texte, cette lenteur et cette gravité acquises en épelant la Bible et cette précision des bûcherons qui ne jettent leur cri qu'au moment exact où l'arbre commence à basculer. On le trouva utile. Il acceptait tous les rôles. Il trouvait dans le plus insignifiant quelque détail à fourbir. 

    Quand vint l'âge de l'Université, déjà son beau-père s'était rétabli financièrement. Lui n'en avait pas besoin. Il avait gagné une bourse à l'Université dans la section " Art dramatique ". 

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    A BONNE ECOLE

    L'Université de Chicago a été édifiée, au moment du prodigieux développement de la cité, dans une zone boisée, plaisante, près du lac. Les bâtiments sont vastes, les pelouses vertes, les lilas y sont plus beaux qu'ailleurs, dans une ville où ils sont pourtant fameux. Mais là, comme partout, l'axe urbain s'est déplacé. Si bien que, rue par rue, le quartier noir s'est approché. En termes de propriété, c'est aussi grave qu'un typhon ou une épidémie. Aussitôt les maisons se dévaluent, les terrains se vendent pour rien, la panique s'en mêle. Pour les professeurs de l'Université, qui ne sont pas plus riches à Chicago qu'ailleurs, cela pouvait signifier la ruine. Car on proposait de transplanter ailleurs les classes, les gymnases, les bibliothèques, les amphithéâtres. Mais les maisons du personnel enseignant devaient être abandonnées à de nouveaux occupants. 

    Il se passa alors une chose inattendue. Les professeurs de Chicago décidèrent de maintenir l'Université et ses dépendances là où elle se trouvait. C'est-à-dire de se laisser isoler dans un quartier où déferlait déjà la ruée des gens de couleur. Ils estimaient que le mal venait surtout du fait qu'on n'offrait jamais à ceux-ci une chance de s'intégrer, harmonieusement dans un milieu policé, où l'on a le respect de certaines valeurs. Etre professeur, par définition, c'est éduquer et donner l'exemple. 

    La gageure a été tenue. L'Université de Chicago fait la preuve que certaines barrières  peuvent être abattues. Non pas facilement. Mais à force de compréhension et de patience. 

    Est-il besoin de dire que Charlton Heston a fait ses études à l'Université de Chicago. Et c'est là qu'il y a rencontré celle qui est, depuis vingt et un ans, sa femme.

    LE FOND DU PROBLEME

    On s'était habitué à sa haute taille. On voit grand, dans la jeunesse américaine. Les gaillards qui s'affrontent sur les stades universitaires ne sont jamais des fillettes. Avant-centre dans l'équipe de football, Chuck se défendait en champion. Il s'en tenait toutefois  à ce poste clé, refusait les honneurs de capitaine. Cet individualiste a toujours aimé la discipline acceptée, le travail d'équipe où il tient sa place, le mieux qu'il peut, et rien de plus. Plus tard, on ne le verra jamais, comme tant d'autres, s'improviser metteur en scène. Il considère que ce n'est pas son travail. 

    Il est acteur. Ce métier, il l'apprend. Patiemment, avec une obstination de bûcheron. C'est un perfectionniste, un fignoleur. L'inspiration lui semble aller de soi. Il faut travailler à fond un personnage, en être habité, avant de lui lâcher la bride. Cette minutie et aussi ce besoin d'élargir le problème immédiat, de s'enrichir de chaque contact non seulement avec les êtres, mais aussi avec les personnages, des années de métier et surtout le succès ne les lui ont pas fait perdre. Quand il tournait "BEN-HUR", il connaissait la vie de tous les grands meneurs de chars de Rome : Flavius Scorpus qui, à 27 ans avait remporté plus de deux mille victoires et l'Ibère Apeleus, qui gagna dans l'arène l'équivalent de deux millions de dollars. "LE CID" lui a donné l'occasion d'étudier à fond les armes anciennes. "MICHEL-ANGE" lui a ouvert le monde fascinant du cincocento. 

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    UN PUR...

    A ce moment-là, il est un grand diable assez hirsute, sans coquetterie de vêtements ni de manières, d'une courtoisie un peu raide, et capable de se taire des semaines mais de discuter des heures sur un point qui le passionne. Car c'est un combatif. Un cours d'art dramatique, au niveau universitaire, c'est sérieux. On ne peut se contenter de jouer un auteur à la mode ou un bon vieux classique éculé. C'est le moment des audaces, on doit jouer ce qui est partout ailleurs injouable, on doit s'attaquer de front aux problèmes essentiels du théâtre. On n'est pas là pour divertir les autres étudiants en donnant des soirées récréatives avec "La Marraine de Charley" ou, à tout casser "La Mouette". 

    Il croit tant au théâtre qu'il en rejette totalement les conventions commodes. Il ne va pas prendre un café pendant que sa partenaire répète. Il lui donne la réplique. Geneviève Page, dans le torride été castillan, s'étonnera de le voir se mettre à quatre pattes derrière un fauteuil, en face d'elle, pour jouer les scènes qu'elle tourne en gros plan. Trouver un regard sur lequel appuyer le sien, une voix qui fait écho, cela aide le camarade et cela aide le film... Il croyait aussi tant à son personnage qu'il embrassait pour de bon ses partenaires. Ce qui, paraît-il, ne se fait pas. Comment faire comprendre à la petite pécore offensée que ce n'est pas elle du tout qu'il embrasse, comme il l'aurait aussi bien bousculée ou battue. Mais que c'était Electre ou Ophélie... Cette absolue sincérité dans le jeu, qui jamais ne déborde sur la vie privée, cela va le protéger miraculeusement plus tard dans les bras de sirènes comme Ava Gardner, ou Elsa Martinelli, ou — qui dit mieux ? — Sophia Loren. C'est qu'il n'a pour elle que les yeux de Rodrigue. 

    Quoi qu'il en soit, cette ardeur de séminariste surprend. Certains l'admirent. Il agace une jeune personne qui n'est venue au cours d'art dramatique qu'avec certaine condescendance, comme on va faire de la gymnastique d'assouplissement. Elle veut devenir avocate et sait que pour cela il faut avoir une bonne diction. Rien de plus. Le reste est amusant, mais pas très sérieux. 

    Cette demoiselle s'appelle Lydia. Lydia Clarke. 

    M.G.

    (A suivre.)

     

     

     

     

     

     

  • " CHARLTON HESTON STORY " Cinémonde N° 1616 du 7 septembre 1965 Episode 1

    Enfin ! Je retrouve sur EBAY ou d'autres SITES, les journaux de ma jeunesse que j'ai malheureusement perdus....

    Aujourd'hui, j'ai reçu CINEMONDE - N° 1616 du 7 septembre 1965, dans lequel commence le récit de la vie de Charlton Heston, jusqu'en 1965. La "STORY" est à suivre....

    Je vais me procurer les numéros suivants, car je tiens à publier l'intégralité de ce récit en français, ce qui est tellement rare.

    img369.jpg   1 - UN PETIT GARS AUX NERFS D'ACIER

                                                                

    Il n'y a aucun mérite à être plus grand que les autres. Même dans un pays où la moyenne est singulièrement élevée. Mesurer 1m98  (1), pourtant, cela aide à porter l'armure du "Cid" ou "Les Tables de la Loi". D'autant plus que, mince comme une lame, Charlton Heston s'est taillé et poli dans l'acier. Il s'est mesuré, bien plus par préférence que par hasard, aux personnages les plus denses, les plus lourds de signification, les plus écrasants de tous les temps. On mobilise maintenant les milliards et toutes les ressources de la technique pour faire revivre en lui Michel-Ange. Mais seul, mains nues, mains vides, il s'est colleté hier avec Hamlet ou Jules César. 

    Son métier, que tant d'autres prennent pour excuse facile à des complaisances, des écarts de caractère,  les désordres de leur vie privée, a été pour lui une école de stricte discipline. Il tourne plus que les autres, des films plus longs et des rôles plus pénibles, et entre les films il doit maintenir une forme sans défaillance. Quinze ans de succès lui ont rapporté une fortune elle aussi solide.  Il y a puisé un autre enrichissement. Ses perpétuels voyages autour du monde, le hasard des cadres choisis pour ses films qui le font vivre des mois en Italie, en Espagne ou au Pérou ont fait de lui un citoyen du monde. Il en connaît les problèmes. Il ne prétend certes pas les résoudre, l'épée de Rodrigue y serait impuissante et Moïse prêche dans le désert. Mais puisque sa haute taille attire les regards, puisqu'il est célèbre, riche et admiré, il s'est proposé et s'efforce d'être, par ce qu'il incarne à l'écran, un héros exemplaire sur lequel la dignité de sa vie personnelle et quotidienne ne jette aucune ombre.

    C'est en cela que ce gaillard de près de deux mètres, champion des rôles de taille et de poids, est surtout un grand bonhomme. 

    (1) - Une petite erreur de l'auteur- Charlton Heston mesurait 1m93

     

     

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    Il est né au milieu des bois, à l'automne, le 4 octobre 1923. Son père était garde forestier, dans les immenses forêts qui s'étendent sur la rive gauche du Michigan. Un chalet de bois, à deux heures du premier village. La maison était gardée par d'énormes chiens car, les nuits d'hiver, on entendait hurler les loups. 

    C'est là qu'il a grandi. 

    Depuis qu'il est célèbre, on s'est avisé de rechercher ses lointaines origines, en Ecosse. On a dit — pourquoi pas, après tout, cela l'amuse et ça le flatte —  qu'on trouve trace de sa famille jusque sous Jean-sans-Peur. Un certain Douglas-le-Noir, dont on ne dit pas s'il était chevalier ou brigand, était un ferrailleur redoutable. Plus qu'à cet ancêtre romanesque, il se sent lié par des racines profondes aux émigrants qui, vers la fin du siècle dernier, arrivaient par pleins bateaux d'une Angleterre avare et dure aux petites gens. Ses grands-parents maternels venaient d'Ecosse. Des gens d'un certain rang, fiers de leur origine française. Ils s'appelaient Frazer corruption de "Fraisier", plante noble qu'on trouve avec son symbole : " goutte de sang vif, toujours prêt à couler, ténacité, endurance " dans les blasons et les mille fleurs des tableaux de primitifs.

    Mais ses grands-parents paternels venaient tout droit des charbonnages. Le vieux Carter (1) avait été mineur de fond, comme tous les hommes de la famille. Il commençait à trouver amer le pain qu'il gagnait, aussi noir que la terre à laquelle il fallait l'arracher. Quand son père fut tué dans un accident, par trois cents mètres de fond, Carter, rescapé par miracle, se joignit à la foule des pauvres diables qui s'en allaient, à l'aveuglette, vers un pays qu'on disait neuf et riche et plein de promesses. Dès qu'ils débarquaient, ils étaient rejetés par ceux qui s'étaient installés tant bien que mal dans les villes de la côte, et qui déjà montraient les dents. Les plus faibles croupirent dans une misère pire que celle qu'ils avaient fuie. D'autres, serrant les poings, acceptèrent d'aller plus loin. L'ancien mineur comprit qu'il fallait s'attaquer au plus difficile. C'était le plus sûr, le plus rapide moyen de s'en sortir. A moins, d'y laisser la peau. 

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    (1) Carter est le véritable nom de Charlton Heston. Sa mère lui a fait porter le nom de son nouveau mari, HESTON, quand Chuck avait 13 ans.

    LE MEME GOUT DU RISQUE

    En ce temps-là, sur les rives sauvages des Grands Lacs, les forêts étaient plus épaisses encore qu'aujourd'hui. On y traquait le lynx, on y piègeait le castor et l'opossum et presque tous les jours il fallait faire le coup de feu contre l'Indien. Les terribles blizzards du long hiver, les sécheresses des étés torrides avaient découragé nombre de pionniers et leurs terres à demi défrichées restaient à l'abandon. Le vieux Carter offrit de payer les impôts en retard sur ces landes et ces bois déserts. Il se tailla ainsi un vaste domaine qui n'était pas absolument imaginaire, mais qui, pas plus que Douglas-le-Noir, n'appartenait à une réalité très concrète. La fortune et les titres, Charlton Heston devrait se les gagner lui-même. 

    D'ailleurs, avant même d'avoir pu s'y attaquer vraiment, le vieux Carter perdit au jeu les terres que les incendies de forêt n'avaient pas dévastées. Cet audacieux, violent, obstiné, difficile à vivre, avec des emballements subits, des rancunes tenaces, garde une place de faveur dans le coeur de son petit-fils qui l'a à peine connu. 

    Car le fils de l'ancien mineur, jeté dans la solitude du Michigan, s'était modelé dans une austère âpreté. Le jeune Chuck est élevé à la dure école de la nature qui ne pardonne ni au faible ni au poltron. Il ne connaît que sa forêt, les camps de bûcherons, dans leur fauve odeur de sève, de sueur, d'écorce et de fumée ; les pistes invisibles qui, à travers fourrés et rochers, mènent tout droit au terrier du renard, au repaire du porc sauvage, au nid du grand hibou ; les frissons de l'eau dans le torrent ou sur le lac, trahissant le glissement de la truite, le sillage du brochet vorace. Un gamin élevé librement apprend vite à grimper, à courir, à tirer, à pêcher. Il se fait des muscles, des poumons, des nerfs d'acier en s'essoufflant pour manier la lourde cognée d'un bûcheron, en traversant des ruisseaux glacés, en affrontant des bêtes. Il apprend aussi à aimer celles-ci, à les connaître. Il voudrait retenir la courbe gracieuse d'une attitude, le déclic d'un essor, l'éclair d'un pelage furtif. C'est ainsi qu'il commence à dessiner. 

    Il étudie aussi, sans compagnons, sans maître, penché sur ses livres dans la chambre sans feu où parfois l'encre gèle au fond de l'encrier. Son père est sévère et frugal, et pour son fils ne veut que des nourritures saines, pour l'esprit comme pour le corps. Abreuvé d'eau claire et de lait, celui-ci est nourri aussi de fortes lectures.

    — Jusqu'à l'âge de dix ans, dit Charlton Heston, je n'ai connu d'autre livre que la Bible, que mon père ouvrait le soir et me faisait lire sous la lampe, suivant les lignes avec son doigt. 

    L'enfant épelle les noms difficiles et innombrables de l'Ancien Testament, s'étonne des prophéties et des prodiges sans se douter qu'il prêtera un jour son visage au plus grand des personnages du Livre. 

    M. G.

    ( A suivre...)

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