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M. MUNN : A biography Charlton Heston

  • 23 - "Charlton Heston une biographie " de Michael Munn - (traduction par Adrien P.)

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    L'Extase et l'Agonie

    Charlton regardait un western étonnamment bon dans la salle obscure, Coups de feu dans la Sierra - « étonnamment » car les distributeurs, MGM, ne surent pas vraiment quoi en faire et le jetèrent presque à la poubelle. Pour autant, il fut acclamé et gagna même un prix au Festival international du Film de Venise1.

    Résultat de recherche d'images pour "coup de feu dans la sierra"

    Heston fut surtout impressionné par la direction pleine d'assurance de Sam Peckinpah, le convainquant que c'était là l'homme qu'il lui fallait pour sortir un bon film de son projet encore sans script : Major Dundee2.

    Ce qu'Heston ne pouvait bien sûr pas savoir, c'est que Coups de feu dans la Sierra, malgré un succès qui se fit attendre, resterait le film le plus accompli et le meilleur de Peckinpah. C'était également très différent de Dundee. Le producteur Jerry Bresler et Columbia allaient dépenser de grosses sommes pour Major Dundee tandis que le film précédemment cité avait eu un tout petit budget.

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    Néanmoins, grâce à l'approbation d'Heston, Major Dundee allait être réalisé par Peckinpah. L'enthousiasme était grand parmi tout le monde au début, et Charlton était certain que ce film pourrait bien être le premier à traiter de certains aspects de la guerre Sécession. Le seul problème était que son idée de base, construite sur un script encore inachevé, ne correspondait pas aux idées que chacun avait pour ce film. Columbia voulait vraiment en faire un  film coûteux de cowboys et d'indiens tandis que Peckinpah l'envisageait comme l'histoire d'un groupe d'hommes dont les circonstances dictent leurs actions violentes. Les graines de La Horde Sauvage germaient déjà dans l'esprit de Peckinpah.

    Se passant durant la guerre de Sécession, Major Dundee s'ouvre sur Heston en Dundee, directeur d'un camp de prisonniers de guerre, qui arrive après une attaque d'Indiens qui ont enlevé des enfants. Il se lance à la poursuite des Indiens dans le but de prouver qu'il peut encore commander, prenant avec lui des prisonniers de la Confédération dont leur propre chef, le capitaine Tyreen, un vieil ennemi à lui. Dundee sait qu'une fois la mission terminée, Tyreen a pour ordre de le tuer.

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     L'histoire avait l'air bien venant de Jerry Bresler, mais quand le script arriva enfin à Coldwater Canyon, Charlton fut atterré par ce qu'il lut. Il expliqua :

     «L'une des erreurs que j'espère avoir apprise à ne plus faire durant la préparation de Major Dundee est de ne jamais, jamais commencer un tournage sans avoir un script achevé. C'était en partie de la faute d'un auteur très incompétent engagé pour la première fois et qui travailla pendant des mois sans être capable de produire quelque chose ne serait-ce qu'en partie exploitable.

    Cela força le studio à reporter de cinq mois après lesquels ils demandèrent à Sam Peckinpah de l'écrire. Il en prit la charge et fit de son mieux, mais nous n'étions toujours pas prêts quand la deuxième date de début du tournage arriva.»

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     Le tournage de Major Dundee commença enfin en février 1964 à Durango au Mexique avec un script loin d'être satisfaisant. Ils avaient l'intention d'améliorer le script sur le plateau. C'était un procédé qui avait brillamment fonctionné pour Ben-Hur mais lamentablement échoué pour Les 55 Jours de Pékin. Charlton était déterminé à ne plus jamais se retrouver dans une telle situation.

    Quand le tournage commença, il devint clair que ce ne serait pas une partie de plaisir. La pression était énorme pour tout le monde, grossissant au fil du tournage et les rapports sur le plateau devinrent tendus. Heston me dit : « Dundee fut très difficile à faire car Sam Peckinpah était un homme compliqué. C'est un homme extrêmement talentueux et l'on pourrait, selon la définition que l'on donne à ce mot, dire de lui que c'est un génie. Ce n'est cependant pas facile de travailler pour lui. »

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    (Charlton Heston et Sam Peckinpah)

    Heston avait un très grand respect pour Peckinpah et ils travaillèrent généralement plutôt bien ensemble, mais Peckinpah dépassait largement le budget et les gros bonnets de Columbia commencèrent à s'en irriter. Ils resserrèrent les boulons pour qu'il travaille plus vite, mais déterminé à tout faire comme il l'entendait, il continua de travailler à son propre rythme. Mais la pression eut des conséquences néfastes, et un jour, dans le feu de l'action, Heston manqua de très peu d'écraser Packinpah avec son cheval !

    Cela arriva quand Peckinpah dit à Heston de mener sa troupe de cavaliers vers la caméra au trot. Il en fit ainsi, mais Peckinpah cria « coupez ! C'est sacrément trop lent, Chuck, je t'ai dit de les mener au petit galop. » Le sang d'Heston bouillonna, et il éperonna le cheval pour le faire aller au triple galop vers Peckinpah, manquant de peu de l'écraser. « Je les mènerai à n'importe quelle saleté d'allure que tu veux, » cria-t-il, « mais zut, tu as parlé de trot, pas de galop. »

    Heston a une théorie pour expliquer cet étrange comportement qu'avait parfois Peckinpah : « il avait l'étrange besoin de faire que les gens s'énervent contre lui. Il n'avait pas l'impression de vous avoir inclus dans le projet avant de vous avoir énervé, et là, il avait enfin réussi. Je n'ai pas considéré cela comme une victoire. C'était une défaite. »

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    (Charlton Heston "croquant" Richard Harris ) 

    Les difficultés allant croissantes sur Major Dundee, la présence d'Heston était de plus en plus menaçante. Il exerçait toute l'autorité qu'il avait et qu'il gagnait. D'après le réalisateur Andrew V. McLaglen, cela venait surtout du fait qu'il avait joué des personnages comme Moïse ou Ben-Hur, ce qui est discutable, mais paraissait alors évident, et Richard Harris était décidé à ne pas poser genou à terre. Il dit :

     « Heston est le seul qui pourrait être tombé d'une Lune carrée : il est tellement carré qu'on n'a jamais réussi à s'entendre. Le problème avec lui, c'est qu'il pense qu'il n'est pas simplement un acteur engagé comme les autres. Il pense qu'il représente toute la production. Il avait l'habitude de s'asseoir sur le plateau le matin et de nous faire pointer avec un chronomètre.

    J'en ai eu marre, j'ai donc un jour pris un vieux réveil et le mit autour de mon cou en le réglant pour qu'il sonne pile au moment où il arrivait.

    « Je ne trouve pas cela amusant », dit-il. « Eh bien, » répondis-je, « tu sais ce qu'il te reste à faire, n'est-ce pas ? » 

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    (Charlton Heston et Sam Peckinpah)

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    (James Coburn et Charlton Heston)

    Selon Heston, Harris n'était pas le plus professionnel des acteurs, semblant prendre plaisir à être pris de l'une ou l'autre maladie de temps en temps. Bien sûr, Heston juge le reste du monde d'après ses propres critères de professionnalisme qui, d'après de nombreux réalisateurs assistants et producteurs, sont très élevés. Il ne s'en excuse pas.

    Il me dit :

     «Les cris, les caprices, les crises de larmes, les portes claquées et les chaises lancées sont, du moins d'après moi, très contre-productives, et je ne peux pas les tolérer ni ne pourrai jamais les tolérer. Si ça a l'air impitoyable, c'est parce que je veux que ça le soit.

    Je suis heureux d'entendre que des réalisateurs assistants, des producteurs et les gens avec qui je travaille disent : « Chuck accorde beaucoup d'importance à la ponctualité au travail, » parce que c'est vrai que j'accorde beaucoup d'importance à la ponctualité et au fait de connaître ses répliques. Je suis dans le métier depuis longtemps, et je crois que Spencer Tracy a mieux défini le travail d'acteur de cinéma que quiconque. Il dit : « arrive à l'heure, connais tes répliques, ne cogne pas dans les meubles et alors tu peux travailler. » 

    Peu importe les problèmes entre Heston et Harris, Heston soutient que, quoique tendue, leur relation de travail n'était en rien conflictuelle. « Richard est un peu un Irlandais professionnel3, » dit-il. « Je l'ai trouvé d'une personnalité erratique et parfois casse-pied, mais on ne s'est absolument jamais querellé. »

    En effet, il semblait préférer l'éviter sur le plateau pour éviter toute confrontation. Il me dit : « Si l'on s'impatiente ou s'énerve avec les gens avec qui on travaille, il n'y a que le travail qui en souffre. Certaines personnes semblent bien se porter avec une certaine dose de drames, de cris et de courses sur le plateau. Ce n'est pas mon cas. Le travail est suffisamment difficile en lui-même. Je ne veux pas voir les gens se disputer. »

    Tandis que la pression montait encore et que le budget montait toujours en flèche, une chose étrange se produisit. Columbia était sur le point de couper les vivres à Peckinpah. Il ne fait aucun doute qu'à l'époque, le statut d'Heston dans l'industrie était bien plus haut que celui de Peckinpah, et rien de ce que pouvait dire Peckinpah aurait pu changer l'avis de Columbia. Charlton s'en mêla donc, et bien qu'il n'avait aucun droit légal sur ce film pour interférer avec la production, il convainquit Columbia de laisser un peu plus de temps à Peckinpah et à son équipe. Un peu plus tard, se sentant coupable d'avoir outrepassé son autorité, il téléphona à Mike Frankovich, le patron de Columbia, pour lui dire qu'il renonçait à ses cachets de 300 000 dollars pour avoir fait faire un compromis au studio que n'aurait jamais approuvé Heston dans des circonstances ordinaires. « C'est un beau geste, Chuck, » lui dit Frankovich, « mais nous ne voulons absolument pas te priver de ton salaire. »

    Il se sentit franchement soulagé de toujours avoir son salaire car il n'y avait pas de partage des profits pour ce film. Herman Citron, cependant, lui apprit que le studio allait réfléchir et accepter son offre. Charlton lui assura que tout allait bien, mais il s'avéra que Citron avait raison. Heston se retrouva à faire l'un des films les plus durs de sa carrière gratuitement.

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    (Sam Peckinpah et Charlton Heston)

    A partir de là, les choses ne firent qu'empirer. Des représentants de Columbia venaient tous les jours sur le plateau de tournage. Il y avait des scènes qu'ils voulaient supprimer du tournage pour gagner du temps et de l'argent. Chaque repas était ponctué de discussions houleuses entre les gros bonnets de Columbia, Peckinpah et Heston, chaque parti défendant son cas. Grâce au soutien d'Heston, Peckinpah réussit à les convaincre de les laisser faire les scènes en question, mais il y eut encore des disputes entre eux tous les soirs à l'hôtel se terminant souvent à deux ou trois heures du matin en devant se lever le lendemain à cinq heures pour travailler.

    Faire Major Dundee fut parfois douloureux et même dangereux. Plus tôt pendant la production, Heston était tombé de cheval et s'était blessé au coude. Le docteur lui dit de se reposer deux semaines. « plutôt mourir, » répondit Heston. « je retourne sur le plateau demain. » Il cacha son bras sous le sarape4 qu'il portait dans certaines scènes, certain que Peckinpah ne devinerait rien et commencerait à filmer.

    C'était un péché d'orgueil de la part d'Heston. Comme il me le dit : « Je n'ai jamais raté un seul jour de travail ou même une journée de répétition et j'en suis très fier, à vrai dire. »

    Vers la fin du tournage, à la manière d'un vrai héros, Chuck insista pour faire lui-même ce que les cascadeurs appellent le « cossack drag »5 : un classique des films de cowboy où le cascadeur est traîné sur le sol avec un pied coincé dans l'étrier. Pour cette scène, cependant, il fallait que ce soit dans une rivière. Heston mena sa monture dans l'eau, laissant son pied rester coincé dans l'étrier. C'était un numéro pouvant potentiellement devenir dangereux à tout moment qui ne fut pas vraiment couronné de succès. Comme il me le dit : « Il y avait des gens autour de moi et l'un d'eux tira le cheval hors de l'eau. Si le cheval s'était enfui, j'imagine que j'aurai été dans de sales draps. »

    Il fut soulagé quand s'acheva toute cette entreprise. Tout cela avait été horrible. Aujourd'hui, c'est non sans un humour sardonique qu'il le voit comme une prouesse d'endurance et du survie.

     «Si vous demandez à quelqu'un qui traverse des endroits difficiles, je suis sûr qu'il vous dira qu'il s'en dégage un certain plaisir d'y avoir survécu. On tend à dire : « souviens-toi comment c'était pour Dundee là-bas au Mexique et cette satanée rivière quand nous ne pouvions pas manger et qu'il y avait de la peau de chèvre sur la viande ! » mais on l'exprime avec un sentiment de plaisir, et on se dit : « ils ne m'ont pas encore eu cette fois ! 

    C'est un peu un jeu horrible. Le meilleur moyen de survivre est de se dire : « ok, enfoiré, tu veux que je revienne à sept heures du matin ? je viendrai à sept heures. Tu crois que je ne peux pas refaire une prise ? Je ferai une autre prise. Tu veux que je me change et que j'enlève mon maquillage ? Très bien, j'y vais et j'enlève le maquillage et la barbe. » Il y a aussi ce sentiment de défi.»

     

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    Une fois le film terminé, Columbia  le prit à Peckinpah et beaucoup des scènes pour lesquelles Peckinpah et Charlton s'étaient battus,  furent enlevées. Quand Charlton vit enfin le film achevé, il fut consterné. Peckinpah était persuadé que si on lui avait laissé les mains libres jusqu'au bout, il aurait pu faire le film qu'ils avaient tous espéré. Heston n'était pas d'accord.

    «Je ne suis pas certain que même si Sam avait été autorisé à monter le film comme il l'entendait, Dundee aurait été le film qu'il avait en tête. Cela aurait été sûrement meilleur que le film auquel nous avons eu droit, mais il était constamment sujet à controverse – la manière de tourner autant que ce que nous devions tourner. Je dois concéder au studio que le film présentait des défauts. Le problème, c'est qu'ils ont essayé de le monter de sorte à le rendre plus simple et classique et je pense qu'ils n'ont pas non plus réussi à en faire le film qu'ils voulaient.

    Et nous avions tous un film différent en tête. J'étais surtout intéressé par le fait de faire un film sur la guerre de Sécession. Il aurait montré la force et la flexibilité qui a permis aux États-Unis de survivre au traumatisme sanglant. Ce n'est pas un bon film sur aucun plan.»  

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    Il arpenta les pistes où il mena son char vers la victoire dans le grand cirque de Rome six ans plus tôt. Même comparé à Major Dundee, Ben-Hur restait le film le plus éprouvant de sa carrière. Le voilà à Rome, à peine un mois après avoir fini son film pour Peckinpah, prêt à jouer Michel-Ange dans L'Extase et l'Agonie.

    Il put à peine passer quatre semaines à Coldwater pour se remettre des mois passés au Mexique et se préparer pour les mois à venir à Rome. Il tenait tant à passer plus de temps à Coldwater, alors que faisait-il là ?

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    (Charlton - Michelangelo dans "L'Extase et l'Agonie")

    Dès le moment où il lut le scénario de L'Extase et l'Agonie adapté par Philip Dunne du roman d'Irving Stone, il sut que c'était sûrement le meilleur script qu'il ait jamais lu. L'offre de jouer dedans venait de Twentieth Century-Fox qui semblait prêt à dépenser des millions dans le projet malgré le désastre qui venait de les frapper avec Cléopâtre.

    Cette photo dégageait une grande classe. Il espérait qu'ils pourraient avoir Fred Zinnemann à la réalisation et peut-être Laurence Olivier pour jouer le Pape. Il se plongea tout de suite dans des recherches sur l'homme qui avait peint la chapelle Sixtine.

    Il lui devint cependant rapidement évident que ce ne serait pas vraiment dans les documents écrits qu'il trouverait le Michel-Ange qu'il voulait dépeindre. Il le trouverait dans ses statues comme celles de Moïse ou de David.

    Quand Heston arriva à Rome pour le tournage, le réalisateur n'était pas Zinnemann mais Carol Reed, et au lieu d'Olivier dans le rôle du pape, ils avaient Rex Harrison.

    Interpréter Michel-Ange devint très vite l'un des travaux d'acteur les plus extraordinaires et les plus gratifiants de la carrière d'Heston. Le maquillage de Charlton n'était là que pour que son nez ait l'air encore plus cassé qu'il ne l'était déjà. Pour cela, il mettait un petit peu de caoutchouc dans ses narines et ajoutait un peu de peinture. Avec une barbe taillée de près et une coupe de cheveux typiquement florentine, il ressemblait beaucoup aux portrait qu'on a encore de Michel-Ange.

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    (Michelangelo)

    Il continua à lire des lettres et des biographies en essayant de ne pas se laisser aller à la paresse dans la luxueuse villa qu'on lui offrit le temps du tournage, mais ce qui eut vraiment un effet sur lui fut de grimper sur l’échafaudage que le Vatican accepta gracieusement de laisser bâtir dans la chapelle Sixtine, et imaginer là les tourments et les craintes dont souffrit Michel-Ange à chacun de ses coups de pinceau pour finir la peinture la plus grandiose du monde en quatre atroces années de travail.

    Durant son temps libre, il marchait dans les rues sans âges que Michel-Ange avait un jour arpentées, et retournait voir les statues encore et encore. Avant même que les caméras ne tournent, Charlton Heston s'était autant approprié le personnage de Michel-Ange que de n'importe quel personnage qu'il avait auparavant interprété.

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    Évidemment, il était complètement impossible de filmer dans l'authentique chapelle Sixtine, ce qui fait qu'on construisit une réplique complète dans les studios de Rome. Bien sûr, Heston n'a pas peint lui-même le plafond. Ce fut fait en photographiant méticuleusement tout le plafond par morceaux et en les imprimant grandeur nature sur leur plateau de tournage. Ils furent capables de couvrir de grandes sections de la peinture avec des panneaux jusqu'à ce que tout le plafond soit en place dans toute sa glorieuse, douloureuse, extatique splendeur.

    Après l'agonie de faire Major Dundee et Les 55 Jours de Pékin, ce travail était une pure extase, mais Heston eut l'impression que Reed était trop souvent trop gentil, ne le poussant pas vers les limites qu'il aurait dû essayer d'atteindre. Il n'était pas non plus facile de travailler avec Rex Harrison dont le tempérament pouvait donner la migraine, mais rien n'aurait pu empêcher d'adorer cette expérience de cinéma unique.

    Les critiques ne partagèrent pas son enthousiasme. Ils descendirent le film, et ce fut également un échec commercial, ce qui le stupéfia. Il avait l'impression de ne jamais avoir aussi bien joué dans aucun autre film et avait l'impression d'être vraiment entré dans la peau de Michel-Ange, mais sa partenaire à l'affiche, Diane Cilento, est critique vis-à-vis de son interprétation.

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    « Il refusa de croire en l'un des cas les mieux documentés d'homosexualité de l'histoire, » me dit-elle. « C'était juste une vaste plaisanterie car il n'allait pas le jouer de la sorte. »

    elle trouvait également hilarant de jouer avec lui. « C'était vraiment drôle car il était tellement gigantesque que quand nous étions tous les deux à l'image, je lui arrivais au nombril… j'ai donc dû porter ces énormes bottes pour compenser ! »

    Au sujet de l'échec du film, elle dit : « c'était juste un film bizarre : un de ces longs trucs épiques, et tout le monde savait que ce serait vraiment Charlton Heston, Rex Harrison, moi et quelques autres personnes à Rome en train de peindre la chapelle Sixtine. Et ce n'était pas vraiment le plus grand scénario du monde ! »

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    1La Mostra de Venise

    2Major Dundee

    3« Professionnal Irishman » dans le texte d'origine. « an Irishman », en anglais, en plus de désigner quelqu'un ayant des origines irlandaises, est emprunt de nombreux clichés. Une définition proposée par le Urban Dictionary :

    « un homme capable d'encore boire quand ses autres camarades de beuverie se sont déjà évanouis à cause de l'alcool. Il reste également toujours loyal jusqu'à la fin et est toujours là pour ses camarades. Si vous en rencontrez un dans un bar, assurez-vous de lui offrir une pinte car il aura quelques histoires à vous glacer le sang ! »

    https://www.urbandictionary.com/define.php?term=Irishman

    4Pièce de tissu ornementale colorée que l'on trouve en Amérique Centrale.

    5Litt. « le traîné cosaque »

  • 22 - "Charlton Heston une biographie " de Michael Munn - (traduction par Adrien P.)

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    .../... SUITE

    Des Boxers et des Baptistes

    Juste avant de partir pour Madrid, Heston reçut une offre spontanée de la part de George Stevens pour jouer Jean le Baptiste dans La Plus Grand Histoire jamais contée1. Il se dit d'abord qu'il n'avait pas envie de jouer un autre prophète ou de faire un autre film épique. Il y avait cependant plusieurs raisons d'être attiré : il serait entièrement tourné en Amérique ; c'était juste une apparition et il n'aurait donc pas à porter tout le film ; et on ne disait pas ‘non‘ au réalisateur George Stevens sans d'abord y réfléchir sérieusement.

    Après avoir pesé le pour et le contre, il accepta la proposition de Stevens. Quand je lui ai demandé ce qui l'avait décidé, il me répondit :

     « J'ai avant tout accepté pour pouvoir travailler avec Stevens. C'était aussi un très bon rôle. Je pense que de tous les rôles, à part Jésus — et Jésus est vraiment injouable —, le Baptiste était vraiment le meilleur. Tout ce joli discours à propos de montagnes qui seront mises à bas".

     Heston aime les dialogues consistants, et même s'il ne jouerait pas longtemps – c'est le seul film où il meurt avant l'entracte – le dialogue était superbe.

    Malheureusement, il n'y avait toujours pas de script pour Les 55 Jours de Pékin. « Comment peut-on défendre Pékin sans dialogue ? » demanda Heston. Soudain, avant même d'arriver en Espagne, les chances de succès de Pékin avaient l'air vraiment faibles. À son grand désarroi, on lui apprit qu'Ava Gardner serait sa partenaire à l'écran. Il ne pouvait absolument pas l'imaginer comtesse russe et fit un scandale. Commença alors une recherche désespérée pour trouver une remplaçante, mais quand Heston arriva en Espagne, le problème semblait presque insoluble. Les distributeurs2 européens dirent qu'ils voulaient Gardner dans le film. Heston voulait Melina Mercouri. La lutte continua pendant des semaines jusqu'à ce qu'Heston, qui devait donner son approbation, céda et les laissa donner le rôle à qui ils voulaient, à savoir Ava Gardner.

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     Le script restait cependant inutilisable bien que la production soit de première classe. Les costumes étaient beaux et le fabuleux décor de Pékin était génial. Heston était ravi de son autre partenaire à l'affiche, David Niven dans le rôle de l'ambassadeur britannique.

    Charlton trouva extrèmement difficile d'être chaleureux avec Ava Gardner. Quand elle s'en prit au script et à son rôle, il se retrouva curieusement à défendre un script qu'il savait ne pas être bon. Nick Ray semblait cependant avoir un don pour l'apaiser, surtout sur le tournage où s'affichait un sentiment d'insécurité surprenant3.

    Tandis que le tournage progressait à une cadence très lente, Heston et Niven se retrouvèrent réduits à devoir inventer une grande partie de leurs dialogues pour compenser la trivialité des répliques qu'on leur avait fournies. Charlton réussit finalement à les convaincre d'embaucher Ben Barzman pour réécrire ce que Philip Yordan et Bernard Gordon avaient déjà écrit. Le vrai point noir restait Gardner. Elle commença à disparaître, insistant sur le fait qu'elle était trop malade pour travailler, et quand elle travaillait, elle arrivait toujours en retard. Nick Ray en vint à la conclusion inévitable qu'il avait fait une grosse erreur et commença à réduire ses apparitions, donnant parfois certaines de ses répliques-clés à d'autres acteurs. Il fut également décidé de tuer son personnage bien avant la fin du film.

    ( interview de Chuck durant le tournage de "LES 55 JOURS DE PEKIN" )

    L'énorme pression exercée sur Ray qui devait faire avec le tempérament de Gardner tout en devant gérer une si gigantesque production lui fit payer le prix fort. Il fit un arrêt cardiaque et dut se retirer du film tout à la fois. Il survécut heureusement après son hospitalisation mais n'a plus jamais travaillé. La direction du film fut assurée par Andrew Marton dont la responsabilité de départ était de réaliser les scènes avec la deuxième équipe du film. Guy Green, grâce à l'insistance d'Heston, vint également aider, réalisant les scènes majeures restantes, permettant à Marton de se concentrer sur les scènes de combat. De ce fait, les meilleures scènes du film sont celles d'action tandis que tout le reste tombe complètement à plat.

    Green sembla réussir à faire réagir Gardner et elle fut plus professionnelle. Il put bientôt recaler ses scènes. À partir de là, Heston travailla frénétiquement avec à la fois l'équipe principale et l'équipe secondaire, nuit et jour pendant une semaine. Ce fut une expérience déprimante. Heston était venu dans l'espoir de trouver un film historique intéressant et finit par travailler comme un forcené juste pour terminer le film de la façon la plus efficace et la plus professionnelle possible. Il savait cependant que même le plus talentueux des monteurs ne pourrait pas sauver le film dans le montage final.

    Au moins lui restait-il Jean le Baptiste pour espérer.

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     Page, en Arizona, doit sûrement être le lieu le plus désolé dans lequel il ait travaillé depuis le Sinaï. George Stevens avait réservé une zone dans le désert derrière le Barrage de Glen Canyon, au milieu de rochers et d'arroyos4 qui serait noyée aussitôt La Plus Grande Histoire jamais contée terminée.

    Au moins cette fois Chuck pouvait-il aller dormir chez lui. Il se réveillait vers cinq heures du matin pour prendre l'avion qui l'emmenait au camp de base du film fait de cabanes en aluminium. À la fin de la journée, on le ramenait en vitesse au sein de sa famille, déterminé à ne plus partir travailler au-delà des mers avant longtemps.

    Son premier jour de tournage n'avait vraiment pas une cadence aussi frénétique que le tournage de Pékin. À un moment, Stevens semblait avoir disparu après une courte prise. Heston le vit alors 35 mètres5 plus loin assis sur un rocher, plongé dans ses pensées. Personne n'osa l'approcher. Il resta ainsi pendant trois heures, puis revint et refit la prise. Il était presque impossible de dire ce qu'il avait fait de différent cette fois, mais Heston sut au moins que Stevens n'allait rien mettre dans le film avant d'avoir la certitude qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de le filmer.

    Charlton se retrouva à passer beaucoup de temps dans le fleuve Colorado à baptiser des gens. Ils commencèrent à tourner à l'automne 1962 et ils y étaient encore quand l'hiver arriva.

    Heston restait plongé jusqu'à la taille dans l'eau glacée pendant des heures, priant pour le repentir des païens et baptisant enfin Max Von Sydow qui donna le plus beau portrait jamais fait du Sauveur.

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    Charlton me dit :

     « Baptiser Max fut une expérience douloureuse. C'est un homme charmant et un incroyable acteur, et j'ai adoré jouer cette scène avec lui, mais nous la tournâmes dans le fleuve Colorado en novembre, et cette satanée eau était à 5 degrés. C'est froid 

    Je me tenais là jusqu'à la taille toute la journée à tremper les gens. Nous avons sollicité beaucoup de gens de la région pour jouer les baptisés, et George filma plutôt lentement et méticuleusement. Ils attendaient souvent toute la journée pour être baptisés et ils avaient hâte d'apparaître dans la scène.

    C'était agréable de les voir quand leur tour arrivait enfin. Ils faisaient un pas dans l'eau et l'on pouvait voir sur leurs visages ce qui, je crois, a passé pour une expression d'extase spirituelle ! Et quand je les plongeais effectivement, ils en ressortaient à moitié inconscients. Je dis alors à George : « George, si le Jourdain6 avait été aussi froid que le fleuve Colorado, le christianisme n'aurait jamais vu le jour ! »

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     Il y avait des traces dans la neige ; des traces d'enfants, et celles de luges derrière la maison sur la colline où Charlton en avait également fait étant petit. St Helen était l'endroit où il fallait être pour Noël pour que Charlton puisse se promener avec Lydia à travers les bois pour admirer le paysage hivernal, même si tous les cadeaux avaient été laissés à Coldwater.

    John Collier avait envoyé la suite de The Lovers à la cabane de St Helen. Cela faisait grand plaisir à Charlton de se vautrer dans ses souvenirs d'enfance et la lecture de haute qualité que lui prodiguait Collier. Naquit en lui le sentiment que The Lovers pourrait être un film mémorable.

    En retournant au rôle de Jean le Baptiste, il se retrouva soudain dans une drôle de situation : George Stevens lui demandant de diriger le tournage d'une seule scène dans laquelle les hommes d'Hérode viennent arrêter le Baptiste.

    « Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse, George ? » demanda Chuck, un peu ahuri.

    « Ce que tu veux, » lui répondit Stevens.

    Heston me dit : « c'était un sentiment grisant d'avoir George Stevens disant « je dois vraiment retourner sur le plateau. Tu diriges la scène. » Dieu sait si c'était une scène simple. »

    En ayant enfin terminé avec son travail sur La Plus Grande Histoire jamais contée, il était libre de se concentrer un peu plus pour donner forme à son projet préféré. Walter Selzter le convainquit que The Lovers ne serait pas un titre qui attirerait les studios. Il proposa à la place : Le Seigneur de la guerre7. Heston et Selzter firent le tour de tous les studios majeurs avec leurs droits d'adaptation du script. Charlton n'avait pas autant travaillé à mettre en place sa propre production depuis La Guerre Privée du Major Benson, bien que son nom n'apparut pas ailleurs dans les crédits que dans la section des acteurs.

    Pendant ce temps, d'autres affaires continuaient à prendre du temps dans les pensées et les actions d'Heston. Le producteur Julian Blaustein le voulait pour interpréter le général Gordon dans Khartoum, mais Heston était certain de ne pas vouloir – et même de ne pas avoir besoin – d'une autre super production pour le moment.

    Il fut également impliqué dans une marche pour les droits civiques qui fit passer son excursion précédente à Oklahoma pour un événement presque insignifiant. Il marchait cette fois en compagnie d'un grand nombre d'acteurs, musiciens et autres artistes qui s'étaient appelés eux-mêmes « The Art Group ». Avec tant de rôles héroïques à son actif, il semblait naturel qu'Heston soit le président du groupe. Leur idée était de manifester à Washington sur le National Mall devant le Lincoln Memorial où seraient faits les discours.

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    C'était étonnant de voir Charlton dans cette situation car dans une situation normale, il s'opposait à toute forme d'action groupée, mais cette fois, il était l'un d'une centaine de noms célèbres comme Paul Newman, Harry Belafonte, Burt Lancaster, Marlon Brando, James Garner et Sidney Poitier.

    En tant que président, Heston s'opposa aux nombreux efforts faits pour transformer la Marche en un meeting extrême militant. Certains voulaient s'enchaîner au Thomas Jefferson Memorial sur la Pennsylvania Avenue. Charlton fut clair à ce sujet. « Nous vivons dans un pays où nous avons le droit de faire ce genre de choses, leur dit-il, et si je viens, nous le ferons comme les livres stipulent. » Arrivé le grand jour, en été 1963, il y avait presque un quart de million de personnes réunies sur le National Mall comme les enfants d'Israël dans Les Dix Commandements, sauf que cette fois, l'homme qui avait joué Moïse était perdu quelque part parmi eux. De vibrants discours furent donnés au Lincoln Memorial -le plus émouvant de tous étant celui de Martin Luther King, « I have a dream… »

    Quand la manifestation prit fin et que les gens commencèrent à rentrer chez eux, Charlton passa devant le monument à Thomas Jefferson, et sentit que ce président hors du commun aurait approuvé cette manifestation. Cinq mois plus tard, le Civil Rights Act de 1964 était accepté par le Congrès suite à cette journée.

    Il était tout à fait approprié que le prochain rôle d'Heston serait de jouer Thomas Jefferson en personne dans la pièce télévisée The Patriots qui ne fut pas diffusée en direct puisque l'Âge d'Or de la télévision était maintenant passé.

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    https://www.filmaffinity.com/en/filmimages.php?movie_id=988235

    (nous pouvons constater une petite erreur sur cette affiche, le prénom de Charlton est orthographié "charleton")

    L'idée de faire Le Seigneur de la guerre était toujours dans l'air, et tandis qu'arrivait l'automne, le projet ne semblait pas avoir plus avancé. Heston avait remarqué que les films qui vous tiennent le plus à cœur sont aussi les plus minutieusement difficiles à mettre en place. Il put cependant se consoler grâce au fait que Les 55 Jours de Pékin, malgré sa banalité, s'en sortait plutôt bien au niveau du box-office même si ce n'était pas un aussi franc succès que Le Cid. Il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir responsable de ce que Pékin avait fini par devenir et, qu'il s'en soit rendu compte ou non, il aurait été meilleur et aurait eu plus intérêt à jouer dans La Chute de l'Empire romain, s'il avait dû choisir entre les deux films de Bronston.

    1The Greatest Story Ever Told

    2Ceux qui s'occupent de la commercialisation du film une fois celui-ci terminé

    3Vu les conditions dans lesquelles elle a été retenue et comment Charlton Heston a essayé de la dégager du film, je ne sais pas si l'on peut vraiment s'étonner de ce qui est décrit dans ce paragraphe.

    4Mot emprunté de l'espagnol. Désigne « en diverses régions tropicales [un] chenal ordinairement à sec, transformé en cours d'eau temporaire après une averse. » (www.larousse.fr)

    540 yards

    6Le fleuve où Jésus a été baptisé

    7The War Lord

  • 21 - "Charlton Heston une biographie " de Michael Munn - (traduction par Adrien P.)

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    Une Grave Erreur de jugement

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    LUI ET D'AUTRES FAISAIENT LE PIQUET, PORTANT UN PANNEAU pour faire savoir aux habitants de Oklahoma City qu'il déplorait pour sa part, la ségrégation entre les noirs et les blancs dans les restaurants de la ville. Cela avait été une décision soudaine suite à la suggestion de son ami Jolly West de se joindre aux manifestations devant les restaurants de la ville. Après tout, c'était censé être des vacances en compagnie d'une douzaine d'amis et de membres de sa famille. Ils étaient partis une semaine plus tôt, se rejoignant à St-Helen pour aller à Two Rivers avant de continuer vers l'Ouest dans un convoi de voitures et de camions.

    La simple idée que l'homme qui avait joué Moïse s'affichait avec une pancarte en faveur des noirs suffisait à ameuter un troupeau de journalistes sur les lieux. C'était un événement très pacifique. Peut-être les racistes furent-ils troublés d'avoir Moïse face à eux en train de leur dire de se repentir. Le peuple noir formulait avec ferveur leurs remerciements, et Charlton Heston, simplement en portant une pancarte, était devenu une sorte de héros du quotidien.

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    L'histoire circula sur tous les médias du pays et le nom d'Heston se fit remarquer. Cela commençait à trop ressembler à un coup de publicité, au grand désarroi d'Heston et il se retrouva à donner des interviews à ce sujet en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tant la presse voulait s'approprier cet incident. Ce fut un soulagement de pouvoir reprendre la route, et quand ils passèrent la frontière avec la Californie, ils se mirent tous à chanter : « Californie, me voilà !1 »

    Il était de retour à la maison pour la première fois depuis qu'il était parti tourner Le Cid. Il n'y resta cependant pas longtemps. Il partait deux semaines plus tard pour Berlin à la demande du Département d'État2 pour qu'il se rende au festival de Berlin en tant que délégué officiel. Il commençait à avoir l'impression que la maison dont il avait si longtemps rêvé devenait plutôt un lieu de vacances entre ses balades transatlantiques qui devenaient de plus en plus fréquentes.

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    Charlton au festival du film à Berlin en 1961 pour Ben Hur

    C'était un moment capital pour être à Berlin. C'était également déprimant. La tension entre l'Ouest et l'Est était exacerbée dans la capitale allemande. En visitant le secteur Est, il ne fut pas impressionné par ce qu'il voyait de la vie communiste. Il ne subissait aucune restriction de circulation grâce à son passeport diplomatique mais il fut soulagé de retourner dans le secteur Ouest. Quelques jours plus tard, le mur de Berlin était dressé et le gouffre entre l'Ouest et l'Est élargi.

    Laissant enfin Berlin derrière eux, Charlton et Lydia s'envolèrent directement pour Chicago dans la maison où sa mère, Lilla, vivait encore et où le jeune marginal de St-Helen fit ses premiers pas en tant qu'acteur.

    Il étaient maintenant quatre : Charlton, Lydia, Fray et maintenant la petite Holly. Depuis la naissance de Fray six ans auparavant, Lydia n'avait pas réussi à concevoir et ils décidèrent d'adopter3. Avant Le Cid, Charlton et Lydia avaient subi plusieurs entretiens avec le bureau des adoptions. Il furent enfin autorisés à amener leur nouvelle fille chez eux à l'été 1961. Elle était née le 1er août. Elle avait tout juste seize jours.

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    Avec la famille au complet, Charlton prit conscience plus que jamais auparavant,  de l'instinct familial qu'il avait en lui. Une bonne partie venait des souvenirs amères de la période traumatisante où Russ et Lilla divorçaient et où le petit Charlton fut jeté dans la ville où il devait faire face à la fois à la peur de son nouvel environnement et le futur sans son papa. Cependant, peut-être cela venait-il plus que tout, du sentiment de sécurité qu'il ressentait dans les murs de sa propre maison et la sécurité financière qu'il avait là.

    Il n'avait quand même pas beaucoup le temps d'en profiter. Peu de temps après, il était de retour en Europe pour jouer Le Pigeon qui sauva Rome4. C'était une comédie militaire réalisée, produite et écrite par Melville Shavelson pour Paramount. Ils prévoyaient au départ de faire tout le film en Italie, mais quand ils apprirent la répugnance d'Heston de passer plus de temps loin de chez lui que nécessaire, ils s'organisèrent autrement, tournant d'abord ce dont ils avaient besoin en Italie avant de retourner à Hollywood pour tourner les scènes en intérieur.

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    Désormais Charlton semblait naturellement méfiant à l'égard de ses partenaires féminines et quand il rencontra Elsa Martinelli, une beauté italienne qui était à l'affiche avec lui pour le film, il se rendit compte tout de suite que son anglais allait poser problème, mais ce qui lui hérissa vraiment le poil, c'est quand elle commença à arriver en retard. Finalement, frustré par la difficulté qu'il sentait qu'elle avait avec ses répliques, il prit les choses en main pour l'aider dans son interprétation. C'était la première fois qu'il intervenait dans le travail d'un autre acteur.

    Il finit le film à temps pour fêter leur premier noël tous ensemble à Coldwater, et l'on perpétua une tradition vieille de quelques années en prenant un sapin abattu sur les terres de Charlton dans le Michigan, chez eux.

    Il avait plusieurs projets sur le feu pour la nouvelle année. Il signa pour Les 55 Jours de Pékin5 pour Samuel Bronston, et Le seigneur d'Hawaï6, un film contemporain. Il acheta également les droits pour une pièce qu'on lui avait déjà proposée mais qu'il n'avait pas pu faire : The Lovers. C'était l'histoire d'un chevalier normand prenant pour maîtresse la fiancée d'un autre homme. Heston sentit que cela pouvait faire un bon film, donc il acheta les droits d'adaptation cinématographique, annonçant que ce serait un film intimiste avec un petit budget. Avec le soutien de Walter Seltzer qui produisait désormais des films au lieu d'en faire la promotion, il partit à la recherche de quelqu'un capable de réécrire la pièce de Leslie Stevens pour en faire un excellent script. L'homme qu'ils trouvèrent fut John Collier, un excellent auteur, quoiqu'au tempérament bien trempé qui offrit plusieurs mois plus tard le genre de script de haute-qualité qu'ils avaient envisagé.

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    Pendant ce temps, Charlton se rendit à Hawaï pour Le Seigneur d'Hawaï que le réalisateur Guy Green prévoyait de filmer sur l'île de Kauai où, d'après ce qu'on disait, le temps est toujours radieux. Au lieu de cela, il plut presque en permanence.

    À cause de ses expériences antérieures, il commença à travailler avec Yvette Mimieux avec réticence, se méfiant du moindre changement d'humeur pouvant advenir. Rien de ce genre ne se produisit : Mimieux s'avéra très professionnelle. La météo fit des ravages sur le programme prévu. La monotonie était cependant brisée par quelques visites de la famille.

    Le film fut achevé à Los Angeles, mais Charlton fut de nouveau sur la route en direction de Madrid pour Les 55 Jours de Pekin sous la direction de Nicholas Ray. Comment il s'est permis de s'impliquer dans cette entreprise désastreuse reste  un mystère qui doit encore lui échapper.

    Tout avait commencé avec Samuel Bronston et Anthony Mann le suppliant pratiquement de jouer le rôle fictif d'un général romain dans l'épopée historique qu'ils avaient prévue, La Chute de l'Empire Romain7. Les concepteurs de décors de Bronston étaient déjà occupés à préparer une incroyable réplique grandeur-nature en trois dimensions du Forum Romain dans les plaines de Las Matas. Herman Citron avait hâte qu'il fasse ce film, mais Charlton n'était tout simplement pas satisfait par le script à moitié fini qu'ils lui présentèrent. Il survola cependant les documents de recherches qui allaient avec.

    Il réfléchit à l'idée pendant plusieurs semaines, mais son mécontentement vis-à-vis de Le Cid finit par le convaincre de rester à l'écart. Presque exactement au moment où il leur donna un non définitif, Nick entra en scène sur ordre de Bronston avec une présentation de 55 Jours de Pékin, l'histoire de la révolte des Boxers en Chine. C'était là une période de l'histoire que Charlton n'avait pas encore explorée et il fut aussitôt intrigué par l'idée,  même s'il n'y avait pas encore de script terminé. Il avait également envie de travailler avec Ray, un réalisateur honnête et sensible. Il venait de faire Le Roi des Rois8, l'histoire du Christ, pour Bronston. Visiblement, Heston n'avait pas vu Le Roi des Rois, un film biblique respectable mais bien inférieur à Le Cid. Si Charlton l'avait vu, il aurait reconnu que le flair de Mann pour les drames historiques et le spectacle était supérieur à celui de Ray. C'était une terrible erreur de jugement que d'accepter de faire le film de Boxers, ne basant sa décision que sur les antécédents de réalisateur de Ray.

    Dès qu'Heston dit oui à Pékin, Bronston ordonna à ses scénographes de transformer le forum romain à moitié fini en un Pékin de la fin du XIXème Siècle. Charlton aurait vraiment dû choisir le film sur l'empire romain. Il ne s'avéra pas seulement qu'il fut meilleur que Pékin, mais il aurait été bien moins compliqué à faire. Il n'avait cependant aucun moyen à l'époque de prévoir la catastrophe qui arriverait à tous ceux impliqués dans les 55 Jours de Pékin.

     

    A SUIVRE...

     

    1« California, here I come… ! » dans le texte original. « California, here I come » est une chanson composée en 1921 pour le musical Bombo.

    2L'équivalent de notre ministère des Affaires étrangères

    3Le texte original fait porter la responsabilité à la mère. Nous choisissons de le rendre dans la traduction sans pour autant cautionner.

    4The Pigeon that took Rome

    555 Days at Peking

    6Diamond Head

    7The Fall of the Roman Empire

    8King of Kings

  • 20 - "Charlton Heston une biographie " de Michael Munn - (traduction par Adrien P.)

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    Campeador

      

    RONALD REAGAN N'ETAIT PEUT-ÊTRE PAS PLUS QU'UNE STAR DE CINEMA DE SERIE B, mais il avait une présence imposante, et si son talent d'acteur était limité, son talent de politicien était incomparable. Il n'est donc pas surprenant qu'entre 1947 et 1952, Reagan fut directeur du Screen Actor Guild1.

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    Ronald Reagan acteur de cinéma

    http://www.lagazettedhector.fr/ronald-reagan/

    En 1959, il fut de nouveau rétabli en tant que président de la SAG à une époque où les associations d'acteurs se battaient pour obtenir pour leurs membres une part des profits que les studios faisaient sur leurs films à la télévision. Ironiquement, le cinéma souffrait à cause de l'expansion du marché de la télévision, mais les studios découvrirent qu'il restait de l'or dans leurs anciennes productions que les chaînes de télévision étaient prêtes à acheter au prix fort. Les stars d'avant 1948 ne tirèrent cependant pas un gros pécule de ces ventes à la télévision. Le syndicat voulait agir.

    Ils considérèrent Reagan comme le mieux placer pour « réveiller les adhérents, les secouer », comme le formula un des membres du syndicat. Environ 14 000 acteurs se tournèrent vers Reagan pour qu'il trouve un moyen de leur donner une part des bénéfices sur les ventes de leurs films. Il porta l'affaire devant les studios, leur demandant de prendre des dispositions pour partager les profits avec les artistes. Mais les studios fermèrent la porte au syndicat. 

    Le 7 mars 1960, Reagan appela à la grève pour la première fois dans l'histoire de la SAG depuis sa création en 1933. Un silence s'installa soudain sur les plateaux et les studios de tournage dans tout Hollywood. Aucun acteur ne se présenta au travail et tous les films en cours de production furent forcés d'être annulés.

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    4 août 1960 Charlton et Reagan (SAG)

    https://www.gettyimages.fr/detail/photo-d'actualit%C3%A9/hollywood-ca-academy-award-winner-charlton-heston-photo-dactualit%C3%A9/515261244

    C'était une période de crise pour l'industrie du cinéma, et Charlton Heston, tout comme n'importe quel membre de la SAG, sentit la tension et la gêne s'installer dans la communauté des acteurs de Los Angeles, mais au lieu de rester assis à bayer aux corneilles attendant que la crise passe, il décida de trouver une autre pièce plutôt que d'attendre que la production de film reprenne.

    Pendant ce temps, Reagan remaniait la direction du syndicat afin de créer l'autorité nécessaire pour combattre les studios bornés qui semblaient incapables d'accepter que les jours du vieux système où les studios contrôlaient tout, soient révolus. Heston fut invité à rejoindre le bureau des directeurs. Il sentit un élan politique en lui et accepta. L'une de ses toutes premières tâches comme membre du bureau fut de rejoindre le comité spécial de négociation dirigé par Reagan qui devait rencontrer les directeurs des studios. La grève durait depuis maintenant un mois, et les acteurs tout comme les studios voulaient que ça se termine.

    Ils s'assirent autour d'une table toute la journée à discuter, débattre, accuser, crier, calmer et, enfin, accepter des accords. Heston en sortit épuisé comme les autres mais grisé par cette expérience. Il ressentait de la fierté d'avoir fait partie d'un événement historique de l'Histoire d'Hollywood. C'était également (sans que lui ni personne ne s'en aperçoive à l'époque) un changement décisif pour les années à venir alors que les films récents passeraient la plupart du temps sur les chaînes publiques ou les chaînes câblées.

    Pour Heston, des films tels que Ben-Hur et d'autres gros succès à venir étaient vendus à la télévision contre de grosses sommes d'argent, lui garantissant pour les décennies à venir, de bénéficier des accords qu'il avait lui-même aidé à formuler. Qu'il ait pu s'en rendre compte ou non, sa soudaine implication politique comme directeur du bureau de la SAG s'ajouta à sa réputation, et il ne fut plus jamais tout à fait le même acteur, ni le même citoyen. Le petit garçon des bois du Michigan se transformait en animal politique et finit par devenir l'un des acteurs les plus influents et les plus puissants de l'industrie du cinéma.

     La grève avait considérablement ralenti la production de scripts et la pénurie de projets de films vraiment bons qu'on lui proposait ne l'inquiétait pas véritablement. Il pouvait se permettre de faire le difficile dans ses recherches pour un travail de qualité et un succès commercial, mais à force de lire un mauvais script après l'autre, son humeur s'assombrit.

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    Il y avait cependant une idée qui l'intriguait. C'était l'histoire du Cid, le chevalier semi-légendaire de l'Espagne du XIème Siècle. Philip Yordan, celui qui avait écrit Quand la marabunta gronde, s'occupait du scénario, tandis que Samuel Bronston promit à Heston qu'il serait le premier à voir le scénario une fois fini.

    Quand il le reçut enfin, il eut du mal à croire que cela pouvait être aussi mauvais. C'était au cœur de l'été et le soleil frappait sur le coldwater Canyon. Charlton se sentait mal dans cette chaleur étouffante, et il n'était pas du tout d'humeur à lire un scenario aussi atterrant. Il téléphona à Herman Citron et lui demanda de dire à Bronston qu'il n'était pas intéressé.

    Bronston et son réalisateur Anthony Mann ne voulaient cependant personne d'autre qu'Heston pour incarner le Cid. Ils pensaient que seul l'homme qui avait pu incarner Moïse et Ben-Hur pouvait espérer donner vie au Cid, un personnage à moitié légendaire. Ils continuèrent d'insister et Charlton avec réticence, finit par accepter d'y réfléchir s'ils pouvaient retravailler le script de sorte qu'il lui plaise. Ils saisirent cette chance et Yordan se mit à travailler sur la réécriture.

    Charlton se plongea immédiatement dans des recherches sur le Cid et fut déçu de ne trouver que peu de choses. En effet, la légende du Cid a  fait pas mal d'ombre à l'Histoire car le poema del mio Cid est à peu près le seul texte à avoir été écrit sur lui. Le film s'occupait plus de la légende.

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    (Charlton Heston et Ramon Menendez Pidal(historien du Cid)

    https://www.google.com/search?biw=1366&bih=626&tbm=isch&sa=1&ei=v4ocXLqlAY2ca-Seu-gD&q=ramon+menendez+pidal+charlton+heston+le+cid&oq=ramon+menendez+pidal+charlton+heston+le+cid&gs_l=img.12...2777.9532..12892...2.0..0.115.1749.24j1......1....1..gws-wiz-img.......0i30j0i5i30j35i39.nlXS2FeNQ3A

    Le Cid était en réalité Rodrigo Díaz de Vivar2 et reçut son nom (une forme hispanisée de l'arabe « sayyid », « le seigneur ») des Maures qui menaçaient l'Espagne chrétienne. Il fut ensuite exilé par son roi, Alfonso, mais  il lui resta fidèle et lui gagna la couronne de Valence bien qu'il eût le pouvoir et le soutien de ses partisans pour prendre la couronne lui-même.  Aimé avec passion par sa femme et soutenu avec ferveur par ses partisans, le Cid entra dans la légende lorsque, ayant été tué au combat, il fut sanglé sur son cheval pour guider ses troupes dans la victoire finale contre les Maures.

    C'était la légende que souhaitait raconter le film et concordait dans l'ensemble avec les récits. Rodrigo n'était cependant pas le saint auquel le poema tente de lui faire ressembler même s'il est effectivement resté incroyablement loyal envers Alfonso. Il semblerait également qu'il fut marié deux fois bien que ses deux femmes partageaient le même nom, Jimena ou Ximena. Le script n'en faisait qu'une seule femme, Chimène3. L'Histoire montre également que le Cid mort n'a jamais été attaché à son cheval. Le film n'aspirait cependant pas à être autre chose qu'un portrait mi-historique, mi-légendaire du Cid, et c'est cette idée qui semblait captiver Charlton.

    « Le Cid était sûrement l'un des hommes remarquables du Moyen-Âge », dit-il. « et il est devenu une figure mythique aux allures de légende – comme presque n'importe quelle figure de ce genre sur laquelle les sources écrites sont si rares. »

    Le film était vraiment un projet titanesque et devait être monté peu à peu. Heston était la première pièce de ce puzzle complexe autour de laquelle devait être construit le reste du film. Bronston et Mann s'en étaient assurés avant même que le scénario soit complet, et même une fois fini, il était loin d'être parfait. Ce n'est qu'une fois qu'Heston fut arrivé à Madrid pour commencer le travail que Sophia Loren fut choisie pour jouer Chimène. Elle n'était cependant disponible que pour à peine dix semaines alors qu'Heston serait là pour au moins six mois, ce qui rendit la plannification du tournage complexe puisque toutes les scènes de Loren devaient être tournées en premier alors même qu'on la verrait tout au long du film une fois qu'il serait terminé.

    Cela se compliqua encore quand Loren amena son propre auteur pour traduire ses répliques en Italien puis de nouveau en anglais pour tenir compte de ses modifications personnelles. Cette technique très fastidieuse mit à l'épreuve la patience d'Heston jusqu'à ce qu'il se fâche de ces retards au point d'échanger de dures paroles avec Mann qui, après tout, était censé avoir le contrôle.

    Cela devint un film de plus en plus difficile à faire. Tandis que Charlton aimait se mettre au travail et s'en fichait d'être mis sous pression, il était tout le temps sous pression pour réussir à finir les scènes de Sophia dans le film avant ce délai de dix semaines.

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    Antony Mann et Charlton Heston 

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    Ces deux photos sont extraites du livre de Fernando Alonso "Charlton Heston"

    Vers la fin de ces dix semaines allouées, la tolérance professionnelle de Charlton fut mise rudement à l'épreuve quand elle commença à arriver en retard sur le plateau. Quand elle arriva en retard comme on pouvait s'y attendre pour la scène où le Cid meurt, il était si furieux qu'il refusa de lui parler ou de seulement la regarder. Il rit maintenant de cet épisode. Comme il me le dit avec humour :

     « Comme dit une fois Spencer Tracy, j'arrive au travail à l'heure, je connais mes répliques et je ne cogne pas dans les meubles. C'est peut-être une sorte de névrose dans mon cas. Je n'aime pas les gens qui arrivent en retard et, je dois le reconnaître, ma réaction était exagérée.

    Mais ma névrose coûte moins cher que la leur !

    Je pense cependant que je suis devenu un petit peu plus tolérant que du temps où je travaillais  avec Sophia. Un grand nombre de femmes arrivent en retard sur le plateau. C'est plus difficile pour les actrices que pour les acteurs. La pression sur l'apparence est bien plus grande et les angoisses plus persistantes. Cela se manifeste souvent par une compréhensible préoccupation excessive sur leur apparence. J'étais simplement moins tolérant à l'époque. »

     Sophia ayant fini son travail et étant en route vers chez elle, les scènes plus physiques eurent la priorité, et il y avait clairement beaucoup de trucs physiques qu'Heston devait faire, probablement plus que dans aucun autre film qu'il avait déjà fait à ce moment-là.

    Le maître d'arme italien Enzo Musemici Greco a fait subir à Heston  des séances d'entraînement éprouvantes au maniement de l'épée, la lance et la masse  pendant deux heures tous les matins, le mettant au mieux de sa forme de toute sa carrière. » Heston est un homme qui apprend de nouvelles comptétences physiques avec une grande aisance. Selon Anthony Mann, « Charlton est l'acteur idéal pour un film épique. Hormis ses caractéristiques physiques, il sait se servir d'un cheval, d'une épée, d'un char, d'une lance, de n'importe quoi, comme si il était fait pour cela. Il est incroyable. Mettez-lui une toge sur le dos et on s'y croirait. » AVEC ANDREW CRUICKSHANK.jpg

    avec Andrew Cruickshank

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    Avec Christopher Rhodes 

    (deux photos extraites du livre de Fernando Alonso "Charlton Heston"

    Pour citer Heston :

    «  Il faut que je reste en forme. Si je ne faisais pas ce qu'il faut, ces rôles pourraient presque me tuer. Je mets un point d'honneur à faire de la musculation dès que j'ai le temps.

    Je trouve que le tennis est le sport idéal à pratiquer. C'est un excellent exercice, surtout quand on joue sous le soleil. Je gagne cependant facilement du poids, vous savez. Je passe donc le plus clair de mon temps à essayer de le perdre. J'ai un regard critique et fait attention à ma ligne.»

     En plus de jouer au tennis à la moindre occasion, il marchait également tout les jours, augmentant chaque jour la distance parcourue jusqu'à atteindre huit kilomètres4. On ne s'étonnera pas qu'il ait perdu presque cinq kilos5 avant la fin du tournage.

    Au fur et à mesure que les prises de vue avançaient, Charlton s'intéressait beaucoup au film, pensant que cela pourrait devenir le plus grand film d'épopée de tous les temps. Il sentait cependant également qu'Anthony Mann n'était simplement pas l'homme qu'il fallait pour réaliser Le Cid. Il trouvait critiquable le fait que Mann ait insisté pour réaliser les scènes de grandes batailles lui-même, dirigeant les six mille figurants représentant les Espagnols et les Maures, plutôt que de laisser l'action au directeur de la seconde équipe, Yakima Canutt.

    Heston exprima sa désapprobation et réussit finalement à persuader Bronston et Mann de donner à Canutt une journée pour travailler sur certaines séquences de bataille. D'après Heston, cependant, même l'ajout de séquences ne réussissait pas à donner aux batailles dans Le Cid, l'aspect dramatique et l'impression de grandeur qu'il exigeait pourtant.

    Il me dit :

     « C'était une grosse, très grosse erreur de la part de Tony. Beaucoup de réalisateurs, surtout de nos jours, se sentent menacés par un réalisateur de la seconde équipe. Ils croient que leur autorité créative ou que leur réputation sera ternie d'une manière ou d'une autre en cédant le contrôle d'une scène à un second réalisateur. Je pense que c'est une grosse erreur

    Wyler était suffisamment rassuré pour confier la scène des chars. Georges Stevens fit la même chose. D'après ce que je sais, John Huston fait de même. Il y a des scènes comme celles-ci où le réalisateur de la seconde équipe  est simplement capable de faire un meilleur travail et laisse au réalisateur plus de temps pour le travail plus important.

    Ça ne veut pas dire que le réalisateur principal ne discute pas avec lui pour lui dire : « maintenant je veux que tu tournes ce plan-ci et celui-là, » bien sûr qu'il le fait. Ces scènes prennent déjà énormément de temps à être tournées, et cela prend encore plus de temps avec le réalisateur de l'équipe principale. C'était le problème de Tony. Cela lui prit plus de temps que ça n'en aurait pris à Canutt, et son travail n'était pas aussi bon. En plus, pendant ce temps, les choses qu'il savait faire n'étaient pas faites.

    Tony Mann, paix à son âme, était un homme respectable et un bon cinéaste, mais il fit de grossières erreurs qui lui empêchèrent de faire de Le Cid le plus grand film épique jamais fait, car c'est de très loin le meilleur récit de tous les films épiques.

    Concrètement, sur le plan visuel, c'est un film magnifique, et je regrette amèrement que l'on en ait tiré si peu de son potentiel. Le potentiel vient bien sûr de la dimension des personnages, mais le travail du réalisateur est en grande partie ce qui fait un grand film. Il est donc naturel de laisser une part de responsabilité des erreurs au réalisateur.

    Un des défauts du film comme de n'importe quel film épique est qu'il a tendance à rester plutôt au ras des pâquerettes au niveau du développement de ses personnages. Ils ont tellement de personnages à présenter, des événements historiques si complexes à traverser que l'on a tendance à juste survoler ou même complètement éliminer les scènes qui enrichissent un personnage. C'est complètement vrai à propos de Le Cid.

    Si seulement Tony Mann avait concentré son énergie créative sur la direction des acteurs et laissé toute l'action à Canutt… Le Cid aurait pu devenir le plus grand film épique jamais réalisé.

    Je pense que c'est un très bon film, mais pas un grand film.»

     En vérité, Le Cid est généralement considéré par les critiques et le public comme l'un des films épiques majeurs de la période fin des années 50/début des années 60. Il est également juste de dire que malgré les critiques d'Heston, Anthony Mann, mort sept ans après, avait enregistré de superbes images, surtout du Cid sur son cheval blanc chevauchant tel un spectre parmi les ennemis. Cette dernière scène mena le film à son pinacle légendaire, et Mann réussit à donner vie au mythe, en en faisant un film historique qui reste profondément enraciné dans la légende.

    Tourner cette scène s'est avéré assez délicat pour Heston qui devait avoir l'air tout à fait sans vie sans tomber du cheval. Il me dit :

     «Ils sanglèrent sur mes épaules une barre attachée à la selle. À part ça, je devais rester rigide avec mes mains crispées autour de la lance.

    C'était pourtant étonnant car cela s'est avéré incroyablement difficile de chevaucher de la sorte. Ce n'est pas une question de contrôle du cheval, il marche. Si l'on talonne un cheval, il partira plus ou moins droit, surtout si le cavalier l'a déjà monté une ou deux fois. Les chevaux sont des créatures faites d'habitudes et qui vont là où vous les avez déjà menés. Maintenant, je suis un cavalier décent, mais on ne se rend pas compte combien d'ajustements il faut faire sur la selle pour tenir à cheval en essayant de ne pas bouger. Si on essaye de s'asseoir en ne bougeant absolument pas, on sent toute la selle se renverser d'un côté ou de l'autre, ce qui oblige à tricher et à peser un peu sur un étrier ou l'autre pour ne pas tomber.»

    La toute dernière séquence à être tournée était le procès menant au combat  par lequel Le Cid remporte le titre de " Campeador "(le Champion) de son roi.  Filmé à côté du château magnifiquement conservé de Belmonte, la scène prit quatre semaines de préparation et de tournage. Cette fois, Yakima Canutt dit à Anthony Mann de lui laisser la gestion de l'équipe secondaire s'il ne voulait pas avoir à trouver un nouveau réalisateur pour les cascades. Mann céda et ne filma que le dialogue et la préparation au combat.

    Joe Canutt doubla de nouveau Heston comme il l'avait fait pour la scène de la course de char. Le rôle de Joe était surtout d'être éjecté du cheval et, plus tard, d'abattre le cheval de son adversaire dans une manœuvre dangereuse. Hormis ces scènes, Charlton fit à peu près tout lui-même.

     Malgré ses propres réserves à propos du film, il reçut des critiques positives et devint rapidement un succès au box-office. Sorti en 1961, il engrangea plus de 35 millions de dollars de bénéfice la première année, et l'année d'après, les bénéfices approchaient les 50 millions. Il passa devant Ben-Hur qui était le deuxième film le plus rentable de tous les temps – Autant en emporte le vent6 étant le premier. En fait, avant Ben-Hur, Les Dix Commandements occupait cette place, et encore avant, c'était Sous le plus grand chapiteau du monde. Les films de Charlton faisaient plus de bénéfices que ceux de n'importe quelle autre vedette de l'époque.

    Après dix ans de films, Charlton Heston était lui-même le « campeador » du cinéma.

     

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    1Syndicat professionnel des acteurs américains. Depuis leur fusion en 2012 avec l'AFTRA, ils s'appellent le Screen Actors Guild-American Federation of Television and Radio Artists (SAG-AFTRA), syndicat des acteurs de cinéma-fédération américaine des artistes de télévision et de radio.

    2Rodrigo Diaz de Bivar dans le texte original. Ce nom a plusieurs orthographes acceptables qui changent également selon la langue. Nous choisirons ici la plus courante.

    3Un nom qu'a choisi Corneille dans sa célèbre tragi-comédie. C'est une francisation de Jimena que l'on ne rencontre habituellement pas en anglais pour parler de la femme du Cid

    4« 5 miles » dans le texte original

    5« 12 pounds » dans le texte original

    6Gone with the Wind

     

     

  • 19 - "Charlton Heston une biographie " de Michael Munn - (traduction par Adrien P.)

     

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    Il s'avance courageusement

    IL VIT LES BUS A IMPERIALE CINEMATOGRAPHIQUES enfin arriver à Almeria comme des renforts longtemps attendus. Il se sentit un peu comme un général guidant son bataillon de tanks, et ce fut d'autant plus frustrant quand il devint clair que les bus ne pourraient pas suffisamment s'approcher du château de l'Alcazaba1 à cause des fils aériens trop bas. Au moins, ils étaient là, de sorte que Charlton pourrait bien assister à la séance de montage d'Antoine et Cléopâtre tout en restant au milieu des dunes de sable du petit mais néanmoins caniculaire désert d'Alméria.

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    https://fr.wikipedia.org/wiki/Alcazaba_(Almer%C3%ADa)

     

    Ça commençait enfin à prendre forme. Depuis qu'il avait joué Antoine et Cléopâtre à Broadway, cette pièce était passée des millions de fois dans son moviola2 mental. Depuis qu'il avait gagné son Oscar pour Ben-Hur il y a onze ans, il avait accompli la prophétie qu'annonçait l'affiche de La Main qui venge ; il était devenu une figure forte à l'écran et jamais autant que maintenant, en 1971, où il dirigeait le projet le plus palpitant, le plus créatif de sa carrière : l'adaptation au cinéma d'Antoine et Cléopâtre. Il avait mis son propre argent en jeu. C'était un risque qu'il devait prendre – un risque qu'il voulait prendre.

    Il avait déjà été impliqué dans la préparation d'un film même si son travail d'acteur avait toujours été prépondérant jusque là. Maintenant qu'il coproduisait avec Peter Snell, il sentait tout le poids des énormes responsabilités qu'implique un film. Depuis son arrivée en Espagne avant tous ses acteurs, il avait fait face aux difficultés l'une après l'autre et les avait surmontées. Le toit du plus grand studio d'Espagne, à Sevilla Studio, s'était effondré, les laissant sans studio suffisamment grand pour filmer l'intérieur du palais. Il fallut faire des compromis impliquant des coûts supplémentaires. Et après ça, les bus cinématographiques furent retenus à Bilbao par la douane et ne furent relâchés qu'une fois qu'Heston se fut acquitté d'une caution. Ils arrivèrent juste le jour où le tournage devait commencer.

    Maintenant, ils ne pouvaient pas faire rentrer les bus dans l'Alcazaba, le château où le style romain du toit et des bâtiments blancs imitaient parfaitement Rome et l’Égypte et où Charlton avait découvert une arène parfaite pour les combats de gladiateurs. Il savait cependant que tout serait prêt et en ordre dès le lendemain. Il inspecta encore une fois les lieux de tournage dans le château. Ici s'élevaient des parties du palais de César, et à l'arrière une porte pour la scène d'adieu entre Antoine et César. Il inspecta son équipe d'acteurs. Tout le monde était là,  sauf Carmen Sevilla qui devait jouer Octavia – Sevilla n'arriverait pas avant quatre jours. Il y avait eu tant de choses à planifier, tant à reporter.

    Il n'y avait pas si longtemps de cela, il passait la soirée avec son ami réalisateur Frank Schaffner autour d'un verre de whisky. Charlton dit alors : « Frank, je crois que je vais réaliser ce film. »

    « pourquoi pas ? » répondit Frank. « Rien ne s'y oppose. »

    Maintenant tout était en place et Charlton était sur le point de réaliser son premier long métrage. Il a déclaré depuis lors que réaliser un film, c'était comme diriger une opération militaire. Si c'était le cas, il était prêt pour la grande bataille.

     

    Il va d'un pas vaillant, car lui comme César

    Peuvent régler cette guerre en une victoire !

    Antoine autrefois favori – mais aujourd'hui… –. 3

    Retour au pays de l'acteur

    CHARLTON N'AVAIT JAMAIS RECU UNE OFFRE AUSSI RADICALE : réaliser un film sur la vie du Christ ! Ben-Hur venait juste de commencer à être distribué, Les Dix Commandements était encore à l'affiche, et Charlton était déjà considéré comme une autorité pour les films bibliques. Il n'était pas surprenant que lui soient soudainement envoyés des scripts épiques, mais en réaliser un ?

    Cette course de char avait certainement soulevé de la poussière. En 1960, son statut dans l'industrie du cinéma était tel qu'il était considéré comme deux fois plus important et digne d'autorité qu'aucun autre acteur à Hollywood. Et les acteurs étaient soudainement en vogue aussi en tant que réalisateurs. John Wayne était à la fois devant et derrière la caméra pour Alamo1, Marlon Brando avait un sentiment de satisfaction en dirigeant La Vengeance aux deux visages2, et Laurence Olivier avait prouvé qu'il était le meilleur réalisateur de films shakespeariens au monde.

    Heston n'aurait donc pas dû être surpris lorsque juste deux mois après avoir reçu la proposition de réaliser un film sur le Christ, MCA arriverait avec une autre offre de réalisation, en lui promettant deux millions de dollars !

    Il rejeta cependant cette offre tout comme la précédente. Il avait le sentiment qu'il ne pouvait pas réaliser un film, et il n'en avait tout simplement pas l'envie. Un avis qu'il maintiendrait durant des années jusqu'à ce moment où il sentit qu'il ne pouvait pas se permettre de voir lui passer sous le nez le projet de toute une vie.

    En tant qu'acteur, Il était désormais dans une position plus forte que jamais auparavant. Souhaitant faire quelque chose de plus modeste après Ben-Hur, Heston choisit de faire Cargaison dangereuse3 avec Gary Cooper. Le film restait vraiment celui de Cooper avec Heston jouant un rôle secondaire. Ce fut le pénultième4 film de Cooper avant que le cancer ne l'emporte, mais durant le tournage, lui et Heston développèrent une amitié qui dura jusqu'à la mort de Cooper.

    La scène la plus palpitante du film était celle d'ouverture, dans laquelle Heston, jouant un sauveteur, découvre par hasard un bateau à la dérive, le Mary Deare, en train de brûler, mystérieusement abandonné dans la tempête.

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    Cette scène fut tournée dans le réservoir d'eau de la MGM, et le réalisateur Michael Anderson envisagea d'utiliser une doublure pour remplacer Heston qui devait se hisser sur le côté d'un bateau tanguant tandis que des vagues artificielles projetaient l'embarcation plus petite du sauveteur contre la coque du vaisseau et que des ventilateurs fouettaient  tout le décor avec un jet d'eau brûlante. 

    Anderson m'a dit :

    « C'était très dangereux. J'ai proposé une doublure à Heston, il pesa le pour et le contre et il estima que je pouvais tourner des plans rapprochés ; et que si je voulais m'approcher suffisamment pour que l'on voit de qui il s'agissait, alors il préférait le faire lui-même. Il l'a donc fait lui-même, et l'on a pu voir que c'était lui, ce qui en valait la peine

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    Ce n'était cependant pas aussi simple que s'y attendait Chuck. Il s'était entraîné à grimper à la corde dans la salle de sport du studio, mais c'était tout autre chose avec le vent, les gouttelettes et le décor mouvant. Dépassant ses limites, il sentit soudain une douleur foudroyante à la jambe qui l'affaiblit considérablement. Tout ceci pendant que les caméras tournaient et qu'il savait qu'il ne pouvait pas abandonner au milieu de la scène. Il y avait encore trois mètres5 à faire, et il continua de se dépasser, se hissant au-dessus de la rambarde et se laissant rouler sur le pont, gémissant de douleur. Ne s'étant pas rendu compte qu'il s'était blessé, Anderson lui dit alors : « allez, encore une fois. »

    « Pardon Mike, lui répondit Heston, mais tu ferais mieux de garder celle-là. ».

    Ce n'est qu'alors que le réalisateur se rendit compte que Charlton s'était blessé. Il fut transporté à l'infirmerie du studio où on lui prescrivit une thermothérapie pour ce qu'on soupçonnait être un tendon déchiré. Quand la douleur diminua, il retourna travailler le même jour, et bien qu'il n'ait vraiment jamais manqué une journée de tournage, même s'il s'avéra que le tendon n'était pas endommagé, il n'était pas en état de rejouer la scène d'escalade. Fort heureusement, la prise qu'avait faite Anderson était plus que suffisante, annonçant la couleur du film quand Heston découvre le capitaine, Gary Cooper, dirigeant le navire en direction des récifs pour le couler, enflammant ainsi le mystère qui va occuper tout le reste du film.

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    À mi-chemin durant le tournage, Heston eut droit à un congé pour aller jouer Macbeth à Ann Arbor, dans le Michigan. En fait, MGM avait reporté leur film afin qu'Heston puisse de nouveau jouer son rôle de « casse-cou ».

    Bien que John O'Shaughnessy soit le metteur en scène, Heston découpa et adapta lui-même la pièce. Ça lui faisait du bien de retourner au "pays de l'acteur" même si la pièce fut montée si rapidement et la tournée fut si courte qu'il aurait voulu continuer encore un peu. Il avait clairement laissé sa marque sur l'oeuvre. Grâce au contrôle qu'il exerça sur le découpage de la pièce, il avait inclus comme toujours l'horrible scène de décapitation si souvent laissée de côté par les autres productions à cause de son côté gore. Heston fait remarquer que la décapitation est « un des rares choix de mise en scène de Shakespeare qui soit vraiment Shakespearien. » Il soutient également que « c'est la catharsis6 tragique à la fin des 4 actes d'une des plus grandes pièces qui soit. »

    Bien qu'il ne soit en aucun cas le seul acteur américain à avoir interprété Shakespeare, c'est sa compréhension aiguë qui fit de lui l'un des rares et probablement l'un des plus remarquables Américains à avoir joué Shakespeare avec succès.

    Il retourna à Hollywood pour continuer Cargaison dangereuse et passa même quelques temps en Angleterre pour jouer quelques scènes chez Elstree Studios. Le travail en lui-même n'était pas particulièrement stimulant, surtout après Macbeth, mais il fit naître une amitié avec Gary Cooper avec qui il allait souvent dîner.

    Cargaison dangereuse ne fut pas vraiment un film valorisant à faire, et Charlton n'était pas vraiment pressé de devoir travailler sur un nouveau film. Il avait le mal du "pays de l'acteur", surtout après la courte et attrayante tournée de Macbeth qui lui donnait envie de retourner sur la scène. Les scenarios de films continuaient d'affluer, mais Chuck choisit de faire State of the Union à Santa Barbara en Californie – et Lydia allait jouer dedans avec lui. Ils avaient déjà joué cette pièce dans le Thomas Wolfe Memorial Theater en Caroline du Nord,  donc ils n'étaient pas en terrain inconnu.

    Ils n'avaient qu'une semaine pour monter le spectacle. Les quelques premiers jours furent chaotiques et l'équipe d'acteurs avait à peine assez d'expérience pour travailler au rythme qu'exigeait le planning. Heston était frustré par l'avancement de la pièce et prit une part active dans la mise en scène. Ce fut un désastre à l'ouverture. Quand elle s'arrêta après les cinq représentations prévues, c'était mieux qu'à la première  mais ce n'était pas une expérience théatrale à retenir. Charlton ne pouvait pas prévoir le désastre encore plus grand et douloureux à venir : The Tumbler.

     

    La construction de la maison de Coldwater Canyon était enfin finie. Suivant les indications spécifiques de Charlton, elle semblait faite d'un peu plus que du verre. Sa caractéristique la plus remarquable était la terrasse à l'extérieur de la chambre du deuxième étage au-dessus du canyon. C'était à donner le vertige ; fait architectural étonnant quand on sait qu'Heston craignait l'altitude. Il se sentait tout de même loin du tohu-bohu de Los Angeles sous ses pieds ; le lieu semblait tout à fait imprenable. Jolly West, un bon ami d'Heston, lui dit une fois : « Tu sais Chuck, c'est idéal pour lancer de l'huile brûlante sur les envahisseurs. »

    « et comment ! Répondit Heston. Ils ne peuvent pas m'atteindre ici. »

    Malheureusement, la maison n’était pas à l’abri des dangers parfois extrêmes causés par les éléments californiens. Avant même qu'ils puissent s'y installer, la maison fut endommagée par un incendie de forêt qui s'était étendu dans Bel Air, quoique les dégâts étaient superficiels comparés à ce qui arriva aux autres constructions alentours. Depuis ce temps-là, la maison réussit à résister à tout ce que la Nature lui envoyait, et finit par être connue sous le nom de « la maison que construisit Ben-Hur, » car les Heston finirent de la payer grâce à l'argent gagné avec ce film, et c'est peu dire que c'était une somme considérable.

    La maison portait encore quelques traces de l'incendie quand ils s'y installèrent – plutôt précipitamment parce que Charlton devait prendre l'avion pour New-York pour jouer une autre pièce, The Tumbler. Elle devait être mise en scène par Laurence Olivier, et quand il fallut choisir entre jouer avec Olivier ou bien accepter l'offre de Twentieth Century-Fox de faire un film avec Marilyn Monroe, Olivier gagna haut-la-main.

    The Tumbler fut écrit en vers blancs5 par Benn Levy et racontait l'étrange histoire d'un fermier joué par Heston qui devient obsédé par une jeune fille qui découvre plus tard qu'il est en fait son beau-père et elle le soupçonne d'avoir tué son vrai père. Elle finit par le pousser à se pendre. Rosemary Harris eut le rôle de la jeune fille tandis qu'Hermione Baddeley jouait la vieille femme hagarde du fermier.

    Les répétitions commencèrent plutôt vite à New-York avec Olivier rassemblant les acteurs dans sa suite à l'hôtel et jouant lui-même tous les rôles. Au fil des répétitions, Heston commença à se rendre compte que ce ne serait pas facile de faire un succès de cette pièce. Sa plus grande motivation était d'être dirigé par Olivier. Travailler avec lui sur une pièce était aussi épanouissant que de travailler avec Orson Welles sur un film. Pour la première fois de sa carrière, cependant, il se sentit intimidé par son rôle. Il se sentait à peine à la hauteur, n'arrivait pas à être convainquant un seul instant et sollicita beaucoup Olivier pour l'aider à faire ressortir l'interprétation qui devait être quelque part à l'intérieur de lui-même.

    Ils ouvrirent la pièce à Boston où les défauts d'interprétation et d'écriture devinrent douloureusement évidents. La scène d'ouverture fut entièrement réécrite et Olivier commença à couper la pièce, au grand dam de Benn Levy. Ils n'avaient aucun autre recours que de la resserrer et de l'amputer d'une grosse partie de ses dialogues. Il devint également visible qu'Hermione Baddeley ne correspondait pas au rôle et fut remplacée par Martha Scott pour le rôle de l'épouse, pour le plus grand plaisir de Charlton. Elle avait joué la mère d'Heston à deux reprises, Ben-Hur et Les Dix Commandements. C'était maintenant sa femme ! La pièce s'améliora grâce au nouveau casting et à la réédition, mais au fil de la tournée, Olivier y ajouta des morceaux, en retira d'anciens, réintroduisit des scènes et des dialogues qu'il avait laissé tomber auparavant, façonnant désespérément pour la tournée à Broadway.

    Aussi intéressant fut-il de travailler avec Olivier, faire partie de ce projet fut profondément difficile et parfois sans aucune joie. Olivier avait des problèmes personnels à cause de son mariage avec Vivien Leigh qui partait à vau-l’eau, mais il continua à consacrer son énergie à cette pièce et adora tellement travailler avec Heston qu'il espéra trouver plus de projets pour lesquels ils pourraient collaborer. Il alla jusqu'à dire à Heston : « Tu pourrais bien être le plus grand acteur américain que je rencontrerai de mon vivant. »

    Même tous les efforts héroïques de tous ceux impliqués ne purent sauver la pièce. Les revues journalistiques écrites le lendemain de l'ouverture à Broadway déprimèrent profondément toute l'équipe. Toutes étaient cinglantes sauf deux. Parmi les positives, The New York Times décrivit l'interprétation d'Heston comme « massive, masculine et fluide » tandis que The New Yorker écrivit qu'Heston était « ironique, verbeux et sexy… délivrant ses répliques avec une force écrasante. »De telles remarques personnelles ne suffirent pas à apaiser Heston qui avait l'impression qu'il n'avait pas donné une seule interprétation ne serait-ce que convenablement. Parfois, il était vraiment bon dans la première partie et mauvais dans la suivante. Parfois il tombait à plat dans la première partie mais se relevait pour les scènes finales.

    Les autres critiques étaient littéralement meurtrières. Elles tuèrent la pièce et l'annonce de sa fermeture arriva le soir-même. Ils ne donnèrent qu'une seule représentation supplémentaire qui fut la meilleure de toutes.

    Heston dit à propos de The Tumbler :

    «Je suis le seul qui réussit à tirer un quelconque profit de cette pièce. Les producteurs perdirent de l'argent et Benn Levy perdit des mois de travail. Larry Olivier y perdit également, mais j'en tirais exactement ce que je voulais : une chance de travailler avec Olivier. J'ai plus appris de lui en six semaines que je n'avais jamais appris. Je crois que j'en suis sorti meilleur acteur et avec plus de responsabilité

     

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    VOIR EGALEMENT L'ARTICLE QUE J'AVAIS PUBLIE LE 27 AOUT 2017

    http://charltonheston.blogspirit.com/archive/2017/08/27/the-tumbler-3095710.html

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    http://www.playbill.com/production/the-tumbler-helen-hayes-theatre-vault-0000004507 

     1 En Espagne, citadelle d'une ville fortifiée (larousse.fr)

    2 « visionneuse sonore professionnelle, utilisée pour le montage. » (Larousse.fr)

    3 Une réplique dite par Cléopâtre dans la scène 4 de l'acte IV

    4 l'avant-dernier

    Le vers blanc est un vers qui ne rime pas. En anglais, il s'agit du pentamètre iambique : un vers comprenant cinq accents toniques

    Catharsis signifie (selon Aristote), la purification de l'âme délivrée de ses passions chez le spectateur d'une pièce de théâtre dramatique.(référence L'INTERNAUTE)