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  • 5 - BEIJING DIARY : Vendredi 16 septembre premier jour de répétition

    Traduire Charlton Heston relève parfois de l'exploit. Il a un langage bien à lui, ne faisant pas toujours dans la "dentelle". Certaines expressions sont un peu "grossières", mais j'ai fait le choix de les garder en souhaitant ne pas heurter les yeux qui liront BEIJING DIARY. 

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    Je me suis réveillé tôt (comme toujours, quel que soit le nombre de fuseaux horaires que j'ai traversés - c'est dû soit : à toutes ces années à 5h du matin sur les lieux de tournage, soit juste à mon austère rectitude d'Écossais) et j'ai regardé par toutes les fenêtres, espérant voir... la Grande Muraille elle-même ? Au moins la Cité Interdite ? Non, seulement une vaste étendue de bâtiments, s'étirant à l'infini. Il y avait des hutongs classiques, bordés de huttes aux toits de tuiles dans des enceintes fortifiées, de nombreux bâtiments de style occidental, et un nombre surprenant de gratte-ciel ponctuant la ligne d'horizon. 

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    (Hutongs de Pékin - photo banque d'images Google)

    Je suis descendu sur le terrain et j'ai erré un peu. Des courts de tennis (j'espère avoir le temps) et un jardin extraordinaire avec des exemples de tout ce qu'on s'attend à voir en Chine, dont une section de la Grande Muraille en modèle réduit. Si votre voyage ne vous laisse pas le temps d'aller dans tous ces endroits, vous pouvez en photographier des fac-similés convenables juste devant l'hôtel.

    Puis avant d'aller au théâtre, j'ai pris un café avec Winston Lord, notre ambassadeur ici, et sa femme, Bette, que j'avais déjà rencontrée à Los Angeles. Tous deux étaient très chaleureux et très ouverts, bien qu'ils aient évidemment un programme plus vaste que celui de notre petite Compagnie, dont elle est, je pense, la principale architecte. Elle est également une écrivaine à succès dotée de formidables références créatives et culturelles, parfaitement experte en anglais et en mandarin. De plus, elle est un volcan d'énergie. Je crois que j'aurai besoin de toute l'aide qu'elle pourra me donner.

    En respirant profondément, je me suis lancé dans les répétitions une heure plus tard au People's Art Theatre, un grand complexe un peu poussiéreux construit en 1955,  un théâtre qui ressemble beaucoup à l'Ahmanson de L.A., y compris le formidable tablier et la fosse d'orchestre qui séparent le public de la scène. (Quelqu'un a dit : "Se tenir sur la scène de l'Ahmanson, c'est comme jouer Shakespeare sur les falaises de Douvres... seul le public est en France !"

    Dieu sait que j’ai eu beaucoup d’expérience avec ce problème ; j’ai joué dans l’Ahmanson plus de pièces que quiconque. L'Est est l'Est et l'Ouest est l'Ouest, mais ils peuvent tous deux concevoir des théâtres défectueux, apparemment.

    Mon introduction au théâtre et à la compagnie avec laquelle je travaillerai le mois prochain a été facilitée par la formidable présence de Ying Ruocheng, l'un des acteurs chinois les plus distingués. (Les cinéphiles se souviennent de sa performance effrayante en tant qu'inquisiteur dans Le dernier empereur.) Pendant la révolution culturelle des années 60, il était devenu un "non-person¹", pour utiliser une expression soviétique.

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    Soljenitsyne décrit dans L'archipel du goulag l'éventail des indignités, humiliations, abominations et meurtres dont ont été victimes les Russes étiquetés comme des "non-persons". Je n'en ai aucune idée, et Ying Ruocheng n'a jamais mentionné, quelle avait été sa punition. Des milliers de Chinois ont tout simplement été exilés pour des années de travail, à soigner des porcs ou à fabriquer des briques (sans paille, sans doute). Beaucoup d'autres milliers sont morts. Il a survécu. La ténacité compte, je pense.

    Sa réputation retrouvée, Ying Ruocheng est vice-ministre de la culture. L'approbation de notre projet en général, le choix de la pièce américaine et l'invitation qui m'a été faite de la mettre en scène ont été déterminants pour lui. Pour faire bonne mesure, Ruocheng a personnellement traduit la pièce en mandarin. Avec ses lunettes et sa forte personnalité, il a également présidé avec brio à la lecture de la pièce que j'ai montée ce matin.

    C'était bien plus que cela en fait, dans une grande salle de répétition à haut plafond, à seulement cinquante mètres de la scène, ils ont installé un décor de répétition très crédible, avec des portes, des escaliers et des meubles... bien plus complet que ce que l'IATSE (notre syndicat de machinistes aux États-Unis) nous aurait donné pour répéter chez nous.

    Ils m'ont montré un aperçu de la pièce telle qu'ils l'ont préparée jusqu'à présent. Incroyablement, tous les acteurs connaissent presque toutes leurs répliques. Même la mise en scène [blocking] a été esquissée... une première absolue dans mon expérience de metteur en scène (ou d'acteur, d'ailleurs). ["Blocking" signifie décider de la position des acteurs sur la scène, et quand et comment ils y arrivent. Je ne sais pas pourquoi on appelle cela "blocking". Shakespeare l'a probablement inventé lorsqu'il dirigeait le premier Hamlet : "Non, fils de pute ! "ici"]

    La rencontre avec les acteurs a été une expérience intéressante. Je ne suis jamais venu au premier jour de répétition sans connaître un membre de la distribution. Nous nous tenions sur nos gardes, nous observant les uns les autres malgré  la barrière linguistique, en souriant anxieusement. Je doute qu'ils aient jamais entendu mon nom. ("Qui est ce gros oeil rond ? Pourquoi nous dirige-t-il ?") Je sais qu'ils ont entendu parler de Ben Hur et des Dix Commandements, mais aucun film étranger réalisé depuis 1949 n'a jamais été diffusé commercialement en Chine. Avec l'aide de l'inestimable Mme Xie, j'espère leur avoir fait comprendre quelque chose de l'excitation et du défi que je ressens en essayant de faire fonctionner cette pièce ici, avec eux.

    Le casting, basé d'après mes remarques sur les personnages, les photos et les CV qu'ils m'ont envoyés pendant mon séjour en Angleterre, semble correct. Les acteurs sont clairement disciplinés, motivés et très bien formés. Pour en dire plus, j'ai besoin de les connaître mieux, mais ce que j'ai vu m'a énormément encouragé. Certains sont un peu jeunes pour leurs rôles, d'autres un peu vieux, mais on a toujours cette disparité avec une compagnie du répertoire. Celle-ci est censée être la meilleure en Chine. Je peux le croire. Ren Ming, mon grand assistant, a fait un superbe travail avec les acteurs. Bien qu'ils n'aient aucune expérience du jeu occidental, ils savent que le style traditionnel chinois est un peu plus formel. Ils comprennent que nous allons explorer une approche plus libre, et ils ont tous une conception de leurs rôles suffisamment claire pour commencer à travailler.

    Nous n'avons pas commencé aujourd'hui, bien sûr. Les acteurs semblaient vouloir le faire, mais ça ne fait pas de mal de laisser cet avantage se développer un peu. Je les ai laissés rentrer chez eux et je me suis tourné vers les techniciens (souvent un groupe épineux, n'importe où dans le monde). Ils semblaient bien, cependant l'éclairagiste avait beaucoup d'inquiétudes, notamment à propos de son matériel. "Une partie a quarante ans !")

    "Mon matériel est sacrément plus vieux que ça", lui dis-je. "On va se débrouiller." Ils sont, on le comprend, très sensibles à leur manque de technologie moderne. Comme quelqu'un (Shaw ?) l'a dit, "Tout ce dont vous avez besoin pour le théâtre, c'est de deux planches et d'une passion." (Cela peut être difficile à obtenir, aussi.)

    Peu importe. Ils semblent tous déterminés à servir la pièce du mieux qu'ils peuvent, et c'est ce que j'ai en tête. 

     

    ¹"non-person"- Un "non-person" est un citoyen ou un membre d'un groupe qui n'a pas, perd ou se voit refuser le statut social ou juridique, en particulier les droits humains fondamentaux, ou qui cesse effectivement d'avoir un enregistrement de son existence au sein d'une société (damnatio memoriae), dun' point de vue sur la traçabilité, la documentation ou l'existence. Le terme désigne également les personnes dont la mort est invérifiable.

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    (photo extraite de mon livre "BEIJING DIARY")

    Cong Lin (à gauche) dans le rôle de Keith, le jeune lieutenant témoignant contre le capitaine Queeg qui sera discrédité par le procureur Challee (Wu Guiling), écoute anxieusement alors que la direction de Chuck est traduite en mandarin par Mme Xie, l'interprète de la compagnie. Sa facilité à traduire dans les deux langues a été un énorme avantage pour toute la production, et la confiance de Chuck dans le projet a pris des ailes dès le premier jour.