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Renaud Vallon : Le grain de sel de Renaud - Page 2

  • HESTON 1966 , du VIETNAM à « COUNTERPOINT »

    CONFERENCE DE PRESSE A TOKYO (1966)

    (Charlton Heston Co F 2nd Batt Jan 20th 1966)

    S’Il est un personnage dans la carrière de Charlton HESTON que l’on évoque rarement, mais qui a eu dans l’ombre une influence considérable sur sa carrière, c’est bien son agent, le redouté «  Iceman » Herman CITRON …


    En effet, le célèbre agent artistique s’était occupé de gérer les affaires de l’acteur depuis ses débuts, et celui-ci lui était reconnaissant d’avoir eu foi en lui, même lorsque le succès n’était pas encore au rendez-vous.


    Persuadé que son poulain avait toutes les qualités pour devenir une superstar, CITRON avait su patienter, et le temps lui avait donné raison, THE TEN COMMANDMENTS et BEN-HUR ayant propulsé l’acteur au sommet du box-office, ce qui est a priori le but que recherche tout agent digne de ce nom.


    Pour CITRON, un «  working actor » avait effectivement pour vocation de… travailler, et pour lui la somme d’argent gagnée par ses clients avait plus de valeur que la beauté des dialogues d’un script ; « si vous voulez faire de l’art, enseignez donc la littérature anglaise à l’UCLA » était une de ses formules, ce qui en disait long sur ses priorités.


    Loin d’en prendre ombrage, vu que le bon sens de l’agent avait plus que contribué à sa fortune, HESTON considérait que les deux hommes étaient parvenus à un parfait équilibre dans leur relation, puisqu’ils avaient tous les deux le «  final say », l’un quant à l’acceptation d’un rôle, et l’autre quant aux clauses de signature des contrats, et donc tout le monde s’y retrouvait !


    Néanmoins, cette belle harmonie commença à quelque peu s’estomper quand, à la suite de plusieurs semi-échecs de l’artiste, notamment THE WAR LORD et THE AGONY AND THE ECSTASY, dont l’insuccès avait particulièrement énervé l’agent, CITRON se mit en tête de ne proposer à HESTON que des « deals » sur des projets sans risques, et pas forcément ce qui correspondait à ses goûts du moment !


    Et donc, début 1966, HESTON, après avoir refusé divers projets ( dont HAWAII, LADY L et le futur THE WAY WEST) décide de retourner à ses premières amours, le théâtre, pour jouer sur les planches à Los Angeles A MAN FOR ALL SEASONS,  belle pièce de Robert BOLT, dont le personnage principal, Thomas MORE, va le fasciner au point de le filmer plus tard pour la télévision.

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    (Charlton dans le rôle de Thomas More - A man for all seasons)


    Succès artistique et financier, A MAN FOR ALL SEASONS rassurera quelque peu le comédien, très atteint par ses récents échecs ( il comparera le double « flop » de  WAR LORD et  KHARTOUM      à «  deux coups de pied dans les parties nobles ! ») au point d’avoir envie de s’arrêter un peu de tourner, de s’occuper d’autre chose…


    Il se passe justement à l’époque quelque chose de beaucoup plus grave que les éventuels choix de carrière d’un acteur, car la guerre du VIETNAM fait rage, et le président démocrate JOHNSON s’est mis en tête d’en finir avec ce qu’il appelle «  l’invasion communiste dans le Sud-Est asiatique » ; dans l’optique d’une possible réélection, il fait donc le forcing pour «  vendre » aux médias sa conception du conflit en question, alors que le public américain est de plus en plus réticent à l’idée de voir sa belle jeunesse être enrôlée et sacrifiée dans une guerre qu’il ne comprend pas !

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    Les prises de position des grandes stars d’HOLLYWOOD, dont l’influence sur le grand public est tout sauf minime, vont donc vu l’importance du conflit, avoir une certaine résonance, on s’en doute ! Certains, comme Kirk DOUGLAS, Gregory PECK, Paul NEWMAN ou Henry FONDA vont prendre parti sans équivoque contre la poursuite du conflit, considérant que les enfants de l’Amérique n’ont pas à se faire tuer pour un régime sud-vietnamien pourri ; on verra même Jane FONDA, fille du célèbre acteur, poser pour LIFE devant la carcasse d’un B52 abattu par le Vietcong !


    Mais l’aile conservatrice d’HOLLYWOOD va elle aussi s’exprimer, Bob HOPE sera le premier à se rendre sur les lieux pour encourager les troupes en proposant son show, James STEWART aura des mots très durs pour « les planqués et les lâches qui refusent de se battre pour leur pays » et John WAYNE, bien sûr, éternel fanfaron des campagnes anti-communistes, va aller jusqu’à réaliser et produire THE GREEN BERETS, « œuvre » tout à la gloire de l’armée américaine, qui provoquera un tollé mondial pour son parti-pris et disons-le franchement, la bêtise sans bornes de son propos.

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    Charlton HESTON, personnage toujours « humaniste »à l’époque sur le plan politique, est quant à lui très mesuré dans sa vision du conflit ; «  toute guerre est cruelle et immorale, et celle-ci pas moins qu’une autre » écrira t-il dans ses «  journals ») mais d’un autre côté, en tant qu’ancien vétéran d’une guerre mondiale, il se sent solidaire de ceux qui combattent au Vietnam, et va donc accepter l’offre de la Maison Blanche «  de soutenir le moral des troupes américaines sur le terrain » ; s’il le fait, ce n’est pas parce qu’il approuve le régime en place, contrairement à WAYNE et à d’autres, mais parce qu’il ressent le devoir moral de «  voir les choses par lui-même » !
    Il écrira même dix ans plus tard, ce qui résume finalement sa position sur le sujet :
    «  Je sais que tout le monde a son opinion sur la guerre du Vietnam, surtout d’ailleurs ceux qui n’y ont jamais mis les pieds , du genre « c’était une guerre stupide, et nous n’aurions jamais dû la faire » ; je pense pour ma part que nous aurions dû mieux la mener, et plus vite, tuer beaucoup moins de gens et nous faire beaucoup moins d’ennemis, chez nous comme à l’étranger » ( Journals, 1978)


    Voici donc le héros de BEN-HUR, véritable icône pour nombre de jeunes américains, amené à vivre pendant deux semaines à leurs côtés, partageant leurs angoisses, leurs peurs et leurs doutes, et aussi leur quotidien, une expérience qu’il jugera « bouleversante », et bien qu’il ne leur ait pas apporté «  un lot de jolies filles et des chansons comme Bob HOPE » il jugera utile d’avoir pu converser avec un grand nombre de ces garçons «  perdus dans une guerre qu’ils ne comprennent pas toujours » et mettra un point d’honneur à appeler au téléphone dès son retour, grâce aux responsables de la Fox, toutes les familles de chacun des soldats ( environ 500 personnes !) qui lui auront confié leurs coordonnées …

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    C’est d’ailleurs dans son comportement lors de ce voyage, qu’il renouvellera deux ans plus tard, que certaines des contradictions du personnage HESTON apparaissent clairement : Il n’est pas un homme politique, ni un propagandiste que l’on déplace comme un pion sur l’échiquier politique, juste un être humain qui ne se sent pas le droit de laisser tomber ses concitoyens, et son opinion personnelle sur le conflit, il préfèrera la garder pour lui et ne l’étalera pas dans les médias .


    Retournant chez lui dans le confort de sa villa de Coldwater Canyon , il mettra beaucoup de temps à passer à autre chose, persuadé que ce conflit est bien plus complexe qu’on veut bien le dire dans la presse et à la télévision :


    « Je suis concerné par la guerre du Vietnam comme n’importe qui d’autre, mais pas forcément pour en tirer les mêmes conclusions ; je n’ai pas trouvé de solution, et je n’y suis pas allé pour en trouver une, et d’ailleurs il n’y a aucune solution facile, pour ce qui est une question de morale, pas de domination impérialiste » 


    En cette fin d’année 1966, après le triomphe de A MAN FOR ALL SEASONS au théâtre, HESTON se retrouve réélu à la présidence de la SAG ( SCREEN ACTORS GULD) position importante pour lui car elle lui permet de continuer à combattre pour les droits d’une profession qu’il juge par définition «  précaire, car l’emploi y est sans cesse en danger du fait des changements qui se produisent régulièrement dans cette industrie, et il est de mon devoir dans ma position d’aider au mieux tous ceux qui n’ont pas eu ma chance » ( Journals,1967)


    Lui en effet a beaucoup de chance, notamment celle de voir arriver sur le pas de sa porte beaucoup de scripts que seule une minorité de «  happy few » comme lui a l’occasion de lire ou de refuser ; peu excité depuis quelques temps par ce qu’on lui propose, il va néanmoins accepter un rôle dans COUNTERPOINT , un projet qui surfe sur la vague des «  films de guerre à message » autour de la seconde guerre mondiale ; en fait, il va l’accepter surtout parce que CITRON insiste, et prétend que son rôle de chef d’orchestre est un «  oscar material », en gros une chance pour lui d’être nominé !

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    Comment « Iceman » CITRON en est arrivé à penser qu’il y avait dans ce rôle le «  matériel » pour une nomination aux Oscars constitue à ce jour un mystère, car ce personnage central de «  COUNTERPOINT » (terme qui signifie dans le langage musical «  superposition de lignes mélodiques différentes) parait quand même bien ingrat et insuffisamment construit pour pouvoir prétendre à tant d’honneurs !

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    En effet, ce Lionel EVANS que HESTON , toujours intéressé par les caractères excentriques, s’apprête à jouer, n’est pas très attirant sur le papier : mégalomane imbu de sa personne, égoïste et orgueilleux, essentiellement concerné par sa musique, il ne déborde pas de sensibilité ni de compassion envers ses prochains, menant son orchestre d’une main de fer et ne faisant aucune concession à qui que ce soit ; en l’occurrence, même pas à un général allemand mélomane qui, l’ayant capturé lui et ses musiciens lors de la bataille des Ardennes, lui demande de se produire pour lui en concert privé ! point de départ tout à fait amusant et quasi onirique vu le contexte guerrier, que HESTON trouve d’ailleurs «  intéressant, avec quelques lignes de dialogue provocantes »


    Il va donc s’atteler à la tâche avec le professionnalisme qu’on lui connait, notamment pour passer un obstacle redoutable : il n’est pas musicien du tout, avoue «  chanter comme une casserole », et s’il reste mélomane et porté sur la musique classique, c’est autre chose de prendre la baguette et prétendre diriger 50 musiciens ! L’apparence, il la prend rapidement en charge car ça, il sait comment faire : à lui la tenue adéquate, le port de tête altier, le brushing à la KARAJAN, mais pour le reste, la crédibilité, il va s’apercevoir que c’est bien plus dur encore que de conduire un attelage de chars, et les leçons de Léo DAMIANI, chef d’orchestre à la MGM, vont lui être plus qu’utiles…
    Maitrisant à peu près, du moins en apparence, quelques mesures de BEETHOVEN, de BRAHMS et même de WAGNER, il va finir par faire tout à fait illusion dans cette position de «  conductor » et les séquences du début et de la fin du film avec orchestre seront il est vrai parfaitement réussies.


    Là où les choses vont se compliquer, ce que les critiques ne manqueront pas de souligner, c’est que ce personnage antipathique, de par l’imprécision des dialogues et aussi du scénario, n’est pas bien dessiné et finalement contradictoire ; comment ce EVANS, qui va passer la moitié du métrage à refuser tout compromis avec l’ennemi, peut-il faire volteface, et surtout pourquoi finit-il par s’intéresser à la survie de ses musiciens qu’il semble négliger la quasi-totalité du film ? Comment ce même personnage peut-il compatir à la détresse des membres de l’orchestre et en venir à presque se sacrifier pour eux, alors que son égo démesuré est sa principale préoccupation pendant une heure trente ?


    Autant de trous scénaristiques dont HESTON n’est nullement responsable, et il faut bien reconnaitre que la prestance, la diction exemplaire et les mouvements de mâchoire ô combien volontaires et typiques de l’artiste quand il s’agit d’exprimer sa colère, font tout à fait mouche, et ce malgré les facilités d’écriture du duo LEE/OLIANSKY, dont le scénario fut, en plus, revu avant le tournage au grand dam du » metteur »Ralph NELSON !

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    (Ralph Nelson)


    Ce NELSON est en effet tout sauf un enfant de chœur dans le milieu du spectacle : ancien acteur, puis technicien et responsable de spectacles à BROADWAY, il a à son actif de nombreuses dramatiques pour la télévision, ce qui lui a permis de travailler avec HESTON à ses débuts ; de plus , il a mis en scène quelques bons films, dont REQUIEM FOR A HEAVYWEIGHT, remarquable film sur la boxe avec Anthony QUINN, le plaidoyer anti-raciste LILLIES OF THE FIELD avec Sid POITIER qui lui a valu un Oscar , et récemment l’intéressant western DUEL AT DIABLO, ou il a réussi l’exploit de rendre James GARNER expressif, c’est dire qu’il a du métier !


    Et ce libéral de cœur qu’est NELSON, persuadé qu’il va réaliser un film «  anti-guerre » ou l’Art dans toute sa beauté se voit affronter la folie militaire pour finalement l’emporter ( du moins, c’est son idée) découvre consterné que l’ouvrage va tourner en fait autour d’un combat de coqs certes de haut niveau, mais très éloigné de la symbolique initiale…


    Il va néanmoins accuser le coup,( «  je savais que j’aurais à combattre pour que ce film, à défaut d’être réussi, soit au moins regardable », dira t’il à son sujet) et se concentrer sur ce qu’il fait le mieux, c’est-à-dire pas les scènes d’action pour lesquelles il n’éprouve aucun intérêt, mais les nombreux moments d’affrontement entre HESTON – EVANS et Maximilian SCHELL – général SCHILLER .

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    (Anton Diffrin)                                       (Maximilien Schell)


    SCHELL , «  un acteur intéressant » dira HESTON, est encore tout auréolé de son Oscar du meilleur acteur pour JUDGMENT IN NUREMBERG ou il était excellent, mais ne se souhaite pas, comme son collègue Anton DIFFRING , éternel abonné aux rôles de nazis imbuvables, se retrouver dans le costume du méchant de service ; le film étant américain, il a de gros doutes sur la manière dont l’Allemand peut être présenté à l’écran ; il va donc accentuer le charme, la vivacité et la force de caractère de son personnage, n’en faisant pas un nazi mélomane de plus, mais un homme que la guerre dépasse et qui veut conserver encore un peu d’humanité, même si son orgueil reste très marqué ; composition habile, qui s’accorde bien avec celle qu’ HESTON va fignoler pour «  son chef d’orchestre » ; déterminé et visiblement parfaitement conscient de ce que SCHELL, rusé renard, a transformé dans son personnage initial, il va prendre grand plaisir à cette partie de «  ping-pong verbal » comme il le dira lui-même plus tard.

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    Malgré la lourdeur de certains dialogues, ces deux-là vont donc s’entendre comme larrons en foire, à la fois sur l’écran et en dehors ; on peut même dire que l’intérêt principal de l’ouvrage réside dans leur confrontation, beaucoup plus que dans le triangle amoureux HESTON/NIELSEN/HAYES plaqué un peu laborieusement sur l’intrigue, sans doute pour donner un peu plus d’humanité au personnage d’EVANS.

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    (le trio HESTON, HAYES, NIELSEN)
    Avec le recul du temps, en comparant COUNTERPOINT à deux autres films de guerre de l’époque, le CASTLE KEEP ( UN CHATEAU EN ENFER) de Sidney POLLACK et le DIRTY DOZEN ( LES DOUZE SALOPARDS) de Robert ALDRICH, on constate que, du fait du manque de conviction de NELSON, COUNTERPOINT( affublé en France du grotesque titre «  LA SYMPHONIE DES HEROS !») ne possède ni l’étrangeté et le point de vue philosophique de l’un, ni la violence très rythmée et l’amertume cynique de l’autre.


    Mais les trois films ayant des défauts et chacun ayant pas mal vieilli ce qui est compréhensible, il est un aspect ou COUNTERPOINT l’emporte sans discussion, c’est dans la qualité de l’interprétation, car on a là deux comédiens au sommet de leur art, certes un brin cabotins, mais qui arrivent, par leur seul plaisir de jouer, à nous faire avaler toutes les invraisemblances et incohérences du scénario, et ce n’est pas rien !

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    Tourné assez rapidement entre novembre 66 et janvier 67, le film ne sera pas un grand succès commercial et sera plus ou moins snobé par la critique. Mais il aura eu le mérite de faire reprendre le chemin des studios à l’artiste, qui aura donc connu une année en demi-teinte, marquée par l’expérience du Vietnam et le décès de son père, une année qui l’aura vu grandir, sans diminuer sa soif d’aventures .


    Et c’est tant mieux pour lui , car une certaine planète l’attend…


    Pour France.
    Joyeux anniversaire, et affectueuses pensées.

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  • Charlton HESTON et le Western (4ème partie)

     

    «  Je viens de lire les vingt premières pages d’un script sensationnel, si le reste est du même niveau, ça peut donner un grand western , on pourrait demander à HUSTON ou à STEVENS de le mettre en scène ! »

    «  oui, mais il y a un souci Chuck ; l’auteur ne vendra pas le script s’il ne le met pas en scène »

    «  Qu’est ce qu’il a fait jusqu’ici, ce gars ? »

    « Oh, juste un peu de télé, quelques séries »

    «  Allons, Walter, arrête de plaisanter ! »

    « Je plaisante peut-être, mais l’auteur pas du tout ; s’il ne dirige pas le film, il ne vendra pas le scénario ! »

    Voici un résumé de la conversation téléphonique entre Charlton HESTON et son ami producteur Walter SELTZER quand l’artiste, séduit par le scénario de « WILL PENNY »commença à faire des recherches pour financer le projet ; effectivement, il avait pensé à des metteurs en scène chevronnés pour assurer la réalisation, mais suite aux informations fournies par SELTZER, catégorique quant aux intentions du futur « director » Tom GRIES, il changea d’avis immédiatement ( « I’ve just changed my mind ») et accepta l’idée qu’un parfait inconnu prenne les rênes d’un projet relativement risqué en 1967 , période de crise sans précédent pour l’industrie du cinéma américain …

     

     

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             WALTER SELTZER & TOM GRIES

     

     

    En effet, on est à un tournant de l’histoire des grands studios, car de nombreux producteurs indépendants débutent à l’époque dans le métier, on recherche des projets peu coûteux mettant en valeur les aspirations de la jeunesse révoltée de l’époque, les grosses majors comme la FOX et la MGM ne se sont pas remises de l’échec de plusieurs grosses productions, et un projet de western intimiste sur les errances d’un cowboy quinquagénaire ne rentre absolument pas dans les critères de rentabilité d’un studio comme PARAMOUNT auquel SELTZER va s’adresser pour soutenir et distribuer le projet, après avoir essuyé un refus poli de Dick ZANUCK, nouveau président de la FOX, qui considère HESTON comme peu « bankable » désormais, point de vue qu’il nuancera comme par hasard après le triomphe de «  PLANET OF THE APES » !

    HESTON va jouer une fois de plus avec son statut de star de films épiques dont il a plus qu’assez depuis un bon moment, et il n’est pas plus illogique pour lui de jouer un vieux cowboy sans avenir qu’un général rebelle à l’autorité ( KHARTOUM) ou un chevalier amoureux tourmenté par son passé ( THE WAR LORD) ; son souci d’expérimenter et prendre des risques reste intact, et il désire plus que jamais apprendre au contact de nouvelles personnes, pourquoi pas dans ce cas œuvrer avec un «  metteur » inexpérimenté s’il peut lui apporter de la fraîcheur et des idées nouvelles !

    «  Tom GRIES est un étrange personnage, qui commence le métier de metteur en scène un peu tard, mais semble décidé à balayer en un seul film toutes les frustrations et les manques qu’il a accumulés en tant que scénariste ou «  script doctor » ; ça devrait m’inquiéter mais ce n’est pas le cas, car il a pour lui beaucoup d’envie et de volonté qui vont aider le film » ( journals, the actor’s life)

    « WILL PENNY » sera donc ce western atypique et très réaliste, sans commune mesure avec une fresque coûteuse aux nombreuses stars comme « THE WAY WEST » que Herman CITRON avait proposé à l’artiste dans la perspective d’un cachet alléchant pour son poulain et d’un tournage paisible , autant de choses qui à l’époque n’attirent pas HESTON,ce qui explique en partie son refus ; l’autre raison étant que Andrew Mac LAGLEN, sur lequel il changera d’avis plus tard, ne lui semble pas avoir l’envergure pour réaliser une épopée de ce genre ! Consterné par son SHENANDOAH , dont il dira que «  c’est le film le plus chargé de clichés que j’aie pu voir sur la guerre civile américaine » (toujours nuancé dans ses propos, notre héros…) il préfère se retirer un peu tard du projet ce qui offrira le rôle à son grand ami Kirk DOUGLAS, qui ne tirera pas grand chose non plus d’un personnage de chef de caravane autoritaire et mystique !

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    Retour au western gagnant avec «  WILL PENNY « ? certainement, puisque l’acteur va pouvoir composer un vrai personnage auquel on peut s’identifier, loin des clichés héroiques ,un être marqué par une vie de pur ouvrier du bétail, inculte et pourtant riche d’émotions et d’un besoin d’amour que sa rencontre avec une voyageuse jouée par la remarquable Joan HACKETT va lui révéler, mais trop tard dans sa vie ,du moins à ses yeux ; western bouleversant par son réalisme et son souci de vérité presque documentaire, «  WILL PENNY » sera un échec financier, en partie parce que PARAMOUNT n’y croira pas et le distribuera n’importe comment, provoquant la grande colère de l’artiste ; pourtant HESTON ne reniera jamais ce film, qu’il considère comme un de ses meilleurs, et restera «  fair play » quand à l’inexpérience de GRIES, très à l’aise dans les scènes intimistes, plutôt moins dans les séquences d’action qui s’apparentent plus à un bon téléfilm qu’à une production de cinéma ; mais ces quelques réserves ne justifient pas les critiques virulentes du biographe Mark ELIOT, qui considère que « même si HESTON donne à son personnage force et sobriété, beaucoup de choses ne vont pas dans ce film, à commencer par le fait que le film est englué sur la fin dans des décors de studio claustrophobiques , et aucune vraie émotion ne se traduit dans les scènes intimistes qui devraient en déborder » !

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    Jugement bien sévère, qui ne tient pas compte des conditions budgétaires qui ont limité les possibilités de GRIES même s’il tire très bien parti des décors naturels quand l’occasion lui est donnée ; à ce titre, on peut préférer l’analyse de Michael MUNN, qui considère pour sa part que « WILL PENNY , comme par miracle arrive à obtenir une balance délicate et quasi parfaite entre les scènes d’action inévitables dans un western et le vrai sujet, celui d’une rencontre bouleversante entre deux écorchés vifs de la vie qu’un amour sincère rapproche pour une courte période » …

    La vérité se situe peut-être entre ces deux analyses, et on peut effectivement penser qu’un réalisateur du calibre de STEVENS, dont le « SHANE » n’est pas très loin de «  PENNY » d’ailleurs, aurait su donner plus de souffle à cette aventure, mais tel qu’il est, ce «  petit western » en termes de production reste extrèmement attachant, et la prestation d’HESTON profonde et subtile, inattaquable …

    Satisfaction artistique pour l’acteur, WILL PENNY est un nouvel échec commercial à un moment ou il a besoin de retrouver une image positive auprès du public, mais ce n’est pas la raison pour laquelle HESTON ne retournera pas au western avant huit ans, car il ne choisit jamais les films en fonction de leur genre, mais du potentiel créatif qu’offrent le scénario et les personnages qu’il doit incarner, ce sont ses seuls critères…

    « J’ai besoin de trouver le caractère et la stature humaine de personnages qui ne sont nullement des héros, mais peuvent se retrouver transformés par des situations «  extraordinaires et je m’intéresse à cet aspect des choses, beaucoup plus maintenant que quand j’étais un jeune acteur qui ne comprenait pas forcément les rôles en profondeur, c’est ce que j’ai aimé faire en jouant PENNY ou TAYLOR » ( IN THE ARENA, auto-biographie)

    Ce retour au western se fera donc beaucoup plus tard, et pendant cette période, le genre déjà à l’agonie sur le plan commercial, aura subi d’importants changements ; la mode va être au «  spaghetti westerns » sous l’influence de Sergio LEONE, mais aussi aux films américains ayant subi cette influence , comme « JOE KIDD » de STURGES ou «  THE HUNTING PARTY « »de Don MEDFORD, et la violence la plus crue va s’installer sur les écrans, rompant totalement avec la tradition de sobriété à ce niveau que respectaient les MANN , DAVES et autres Howard HAWKS ; disons-le, l’hémoglobine coule à flots, et le tenant du titre dans ce domaine est Sam PECKINPAH, qui réussit avec THE WILD BUNCH son « opéra de la violence » dont MAJOR DUNDEE n’était finalement que l’ébauche…

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    Sam Peckinpah et Charlton Heston

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    Comment HESTON se positionne t’il à ce sujet à l’ époque, lui qui vient de signer un manifeste pour le «  gun control » suite à l’assassinat de Robert KENNEDY , et qui craint terriblement de voir l’Amérique, en proie à des troubles politiques majeurs, sombrer dans la brutalité et les excès de toutes sortes ?

    Sa vision est claire, il considère que la violence au cinéma doit s’exprimer, certes puisqu’elle est hélas le reflet de l’évolution de la société, mais qu’elle doit être « manipulée » avec grandes précautions, ce qui le rend très critique quand à certains films «  anti-establishment » comme le dernier WYLER, «  THE LIBERATION OF LB JONES » dont il dira : «  c’est un film très bien fait, mais je ne reconnais pas le pacifisme de WYLER , car ce film pourrait déclencher une guerre ! »

    C’est pourquoi on peut s’étonner que le dernier « vrai » western important de l’artiste puisse être ce «  THE LAST HARD MEN » ( LA LOI DE LA HAINE) pour deux raisons de poids :

    La première, c’est qu’il va se retrouver dirigé par Andrew Mac LAGLEN, qu’il n’apprécie pas comme metteur en scène au départ, le jugeant comme un « sous John FORD » qui a surtout servi la soupe à John WAYNE sur une dizaine de films, et ce n’est pas tout à fait faux.

    La deuxième, c’est que le film quand à son scénario s’apparente à un western spaghetti à la sauce américaine, avec beaucoup de débordements sanglants à la clef, une histoire de vengeance pas spécialement originale, et la perspective peu attrayante de voir la violence la plus gratuite s’étaler sur l’écran, ce qui est contraire à ses principes !

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    Concernant le choix du «  metteur »on ne peut lui jeter la pierre, car les décideurs sont BELASCO et SELTZER, et pour la première fois depuis longtemps, il se voit refuser la proposition d’engager Jack SMIGHT, réalisateur bien plus inspiré que Mac LAGLEN, ainsi que celle d’engager Sean CONNERY, idée intéressante, mais qui sera finalement remplacé par un bon copain et excellent acteur quand il n’en fait pas trop, James COBURN …

    Concernant le propos même du film et le rôle de la violence dans ce western à la mode, HESTON va faire contre mauvaise fortune bon cœur tout en regrettant les excès liés à l’époque, dont une scène de viol particulièrement insistante ( «  suggesting things would have done better » dira t’il à ce sujet) et tenter de donner de la substance à un personnage de shérif un peu monolithique sur le papier, mais dont il refusera de faire un héros, appuyant au contraire sur le vieillissement et les doutes d’un homme à la retraite, qui voit l’Ouest se transformer et le 20ème siècle arriver, sans qu’il puisse vraiment s’adapter à ces changements ; tous ces aspects du personnage de Sam BURGADE sont bien mis en valeur par une performance plutôt sobre du comédien, à l’opposé du métis haineux Zach PROVO joué par COBURN, qui arrive à se délester de ses schémas de jeu éprouvés comme ce fameux «  COBURN smile » pour incarner parfaitement ce repris de justice aveuglé par son désir de vengeance et qui kidnappe la fille de son ennemi pour mieux l’attirer vers lui…

    Fille incarnée par la remarquable Barbara HERSHEY, qui n’est pas encore la star que l’on connait maintenant mais qui fait preuve dans son rôle d’une autorité et d’une fougue qui remuent les vieux clichés du genre, tout en apportant un esprit de révolte du à sa culture « pop hippie West Coast » plus qu’étranger à nos deux vieux héros ; les deux acteurs seront d’ailleurs amusés par sa forte personnalité et séduits par son professionnalisme, même si HESTON se fâchera un peu avec elle quand elle voudra insister dans les scènes finales sur la futilité de toute violence..( « comment peut-elle se révolter contre ce qui est certes une boucherie, alors que son père git au sol mortellement blessé et qu’elle doit avant tout tenter de le sauver ? » objectera t’il non sans bon sens dans ses «  Journals »…

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    Ces quelques divergences, alliées à un certain énervement d’HESTON devant l’attitude de COBURN («  Jimmy ne sait pas toujours ce qu’il doit faire et argumente sans cesse, ce qui peut devenir une facilité, il est très bon dans le rôle, mais ses questions sont parfois meilleures que ses réponses » ( Journals ,octobre 75) n’empêcheront pas le tournage de finir dans les temps et THE LAST HARD MEN d’être finalement un western plus qu’intéressant, ou le thème de la mort de l’Ouest et d’un mode de vie devient finalement plus important que la seule histoire de vendetta déjà vue cent fois ; quand à la mise en scène de Mac LAGLEN, elle est certainement sa meilleure, de par la vivacité du montage et la qualité des séquences d’action, sans tomber dans les pantalonnades pseudo -comiques à la FORD dont cet auteur semble ne pouvoir se passer habituellement !

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    Ce western violent mais finalement bien construit sera pour nous, un peu le chant du cygne de l’artiste dans ce genre particulier, car il est difficile de prendre en compte les quelques téléfilms ou il aura participé plus tard ( y compris l’excellent PROUD MEN qui est une sorte de western moderne) ou même l’intéressant MOUNTAIN MEN qui relève plus à nos yeux du film d’aventures historique que du pur western ; dans la carrière considérable de Charlton HESTON, le western n’aura certainement pas été un accident de parcours, mais pas non plus un choix délibéré de s’ancrer dans la légende d’un certain cinéma ; à l’image d’un artiste qui souhaitait avant tout progresser ,vivre des aventures nouvelles et ne jamais être prisonnier d’une formule, ces films qu’ils soient excellents, bons ou seulement passables, ont reflété ses choix et désirs du moment, et le bilan de l’expérience westernienne de l’artiste, comme finalement celui de tous les genres qu’il a pu aborder sans jamais s’y enfermer, ne peut à nos yeux être tenu que comme tout à fait positif, et finalement peu importe qu’il soit considéré par divers spécialistes comme un grand acteur de western ou pas, car c’est le type même d’accolade dont il ne se souciait guère.

     

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  • CELA AURAIT PU ETRE UN "GRAIN DE SEL"...

    Hier, notre ami Renaud a répondu au billet que j'avais publié dans notre groupe FB "Charlton Heston le magnifique". Ce billet que j'ai également publié sur ce blog.

    Je ne pouvais pas laisser passer ce commentaire comme une simple réponse parmi tant d'autres. J'ai pensé que Renaud et sa réponse valaient mieux que cela. Aussi, j'ai décidé de publier ici ce que pense Renaud de l'artiste Charlton Heston et de l'homme Chuck. 

    Il s'avère que nous nous rejoignons dans l'analyse que nous en faisons, en restant objectifs et honnêtes. Nous nous refusons à l'aveuglement d'une admiration qui serait simplement béate. 

    Merci Renaud pour vos analyses toujours justes.

     

    Au hasard de mes recherches, j'ai trouvé cette citation de Stendhal qui, je pense, s'applique à la personnalité de Charlton Heston.

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    " Le grand homme est comme l'aigle; plus il s'élève, moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la solitude de l'âme." (STENDHAL)

    Tout à fait d'accord avec vous France et j'apprécie le fait que vous sachiez comme toujours voir bien au-delà du personnage mythique quil a souvent interprété ou de son image de bon père de famille aimant et équilibré qui n'était qu'une devanture ; comme vous le savez j'ai moi-même très jeune garçon été fasciné par l'homme et ses films ; j'étais fan de beaucoup d'acteurs comme Greg ou Kirk, mais lui c'était LE héros...depuis Jules César jusqu'à Omega man que je découvris en Angleterre dans un immense cinéma avec seulement 4 spectateurs !


    La part d'émotion était donc très forte chez moi et se rapproche un peu de la vôtre en Termes de fidélité affectueuse pourrait-on dire !


    Donc je ne peux qu'approuver votre analyse qui arrive à rester objective malgré tout l'affectif impliqué..


    Je crois sincèrement quil a été généreux, honnête, artiste jusqu'au bout ( malgré une fin de carrière cinéma indigne de son enorme passé) très influençable et parfois par de sombres crapules auxquelles nous ne feront pas l'honneur de les citer, mais ce sont justement ces nombreuses contradictions qui le rendent attachant fragile et touchant et tant pis pour les cons qui n'y ont rien compris..


    Tim Burton lui trouvait comme à Vincent Price une grande souffrance interieure derrière son masque d'imperator, et avait grandement apprécié sa culture et sa grande ouverture d'esprit contrairement à Tim Roth qui se contentait de l'image d'un homme au fusil..


    Nous l'aimons tel qu'il était, un symbole de l'évolution de l'amérique pendant 50 ans et qui en représente les valeurs les erreurs et les heures de gloire.


    Un jour un ami m'a montré une photo de lui sur un porte-avions US en 92 et m'a dit d'un air dégoûté : " tu vois c'est ça Heston "


    Je lui alors sorti une photo de l'artiste en 86 dans un camp de réfugiés affamés en Ethiopie et je lui ai dit :
    " pour moi, il est plutôt cette personne-là "...

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  • Charlton HESTON et le Western (3ème partie)

    En dépit des efforts consentis par toute l’équipe de «  THE BIG COUNTRY »pour en faire un western de qualité supérieure, la déception sera hélas au rendez-vous pour le film, tant sur le plan commercial que critique, puisque l’ensemble de cette « élite » va fustiger la longueur de l’ouvrage et son parti pris pacifiste et «  pseudo-philosophique » ; habitué au succès, WYLER va pourtant rebondir très vite sur le projet «  BEN-HUR » déjà bien avancé, dans un esprit encore plus réfléchi et humaniste que le précédent ouvrage, ce qui confirme à quel point ce type de metteur en scène n’accorde aucune importance à ce qu’on peut bien penser de son œuvre !

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    Il est notoirement connu des admirateurs de l’acteur HESTON que c’est sans nul doute sa prestation dans «  THE BIG COUNTRY » qui va amener WYLER à lui proposer, après bien des hésitations, le rôle de Judah, lequel va donc passer sous le nez de pratiquement toutes les stars du moment, de Rock HUDSON à BRANDO sans oublier LANCASTER et surtout DOUGLAS, qui aura beaucoup de mal à se remettre d’avoir été jugé «  trop vieux » pour le rôle !

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    « BEN-HUR » va donc être le triomphe que l’on sait, et c’est à partir de sa nouvelle position de star incontestée que HESTON va pouvoir se lancer dans des projets ambitieux et souvent coûteux, lesquels vont contribuer à lui donner une image de «  star de films historiques » et l’éloigner par conséquent des genres plus classiques ou il a moins la sensation d’apprendre de nouvelles choses, et le Western en fait partie ; il se peut qu’à l’époque, sans pour autant avoir la grosse tête, le comédien ait systématiquement refusé beaucoup de rôles qui selon lui manquaient d’ampleur ; citons parmi ceux-ci «  ADVISE AND CONSENT » de PREMINGER et «  THE SINGER NOT THE SONG » de Roy BAKER, deux films ou il aurait eu à jouer des personnages à tendance homosexuelle,( ce qui ne l’attirait pas du tout) et surtout «  THE ALAMO » énorme pièce montée de John WAYNE, qu’il décide de ne pas faire, a priori parce qu’il n’a aucune envie d’être dirigé par un autre acteur, mais surtout parce que les opinions très tranchées à droite du roi du Western ne lui conviennent pas du tout, en tous cas à ce moment de sa carrière !

    Il en résulte que de 59 à 64, le Chuck va tourner le dos au Western, et n’y revenir, comme par hasard, que pour un projet épique et ambitieux, « MAJOR DUNDEE » lequel épouse le cadre du genre, mais en dépasse aussi les limites de par son budget, les éléments historiques de son scénario et les ambitions de son metteur en scène dont HESTON a admiré le premier film…


    « MAJOR DUNDEE » s’engage au départ plutôt sur les bons rails, car le fameux Herman CITRON a conclu avec la Columbia un deal avantageux pour son poulain, avec un salaire faramineux de 750 mille dollars, et la perspective de tourner le film rapidement, ce qui convient parfaitement à HESTON qui a déjà son «  WAR LORD » en tête ; malheureusement comme souvent, les projets qui paraissent les mieux conçus ne sont pas à l’abri des embûches les plus variées, et ce DUNDEE va les accumuler !


    Pour commencer, HESTON retrouve à la production un type en qui il n’a qu’une confiance relative, Jerry BRESLER, impitoyable remonteur de films quand le « metteur » a le dos tourné, et qui a failli transformer le plaidoyer anti-raciste de «DIAMOND HEAD» en semi roman-photo hawaiien…


    Il est donc raisonnablement sur ses gardes, et la suite des évènements va lui donner raison, même si BRESLER va engager pour ce qui n’est pour Columbia qu’un western spectaculaire de plus, la personne la moins susceptible de rentrer dans le rang : il s’agit bien sûr de Sam PECKINPAH, auteur de ce « GUNS IN THE AFTERNOON » ( COUPS DE FEU DANS LA SIERRA) totalement novateur qui vient de proposer une vision moderne du genre, et a justement séduit HESTON par ses idées et sa méditation sur la « mort de l’Ouest » ; PECKINPAH, qui a fait ses premières armes à la télévision, est un personnage atypique et déroutant, non-violent passionné de musique classique et de littérature, et en même temps casse-cou, rétif à toute autorité, très porté sur les alcools divers et les filles de joie mexicaines, bref un homme libre très difficile à mettre en cage, ce que BRESLER n’arrivera pas à faire, mais l’antagonisme entre la production et les créateurs du film sera tel qu’il finira par mettre à mal l’œuvre et son résultat artistique…

    Reste qu’au début du tournage, on n’en est pas encore à ce type d’affrontement, PECKINPAH et HESTON décidant de partager le même bureau pour revoir le  scénario  de         Harry Julian FINK, «  revoir » signifiant en fait plutôt «  mettre en pièces » car les deux hommes ne veulent pas  d’un «  film d’Indiens et de tuniques bleues » de plus ; HESTON est passionné par la guerre civile américaine et voit là une occasion d’évoquer ce traumatisme historique avec réalisme, ce qui selon lui n’a jamais été fait, PECKINPAH conçoit une sorte «  d’opéra de la violence » ou la haine entre Apaches, Sudistes, Nordistes, Mexicains et Français est le moteur d’affrontements tragiques et absurdes !

    Major Dundee [Import anglais]: Amazon.fr: Richard Harris, James ...

     

    Marc Eliot : traduction de Hollywood's last icon - CHARLTON HESTON ... 


    Les deux hommes vont conserver le point de départ bien conçu par FINK, l’histoire d’un major déchu, qu’on a envoyé diriger un camp de prisonniers au Nouveau Mexique suite à ses erreurs à la bataille de GETTYSBURG ; devenu un garde-chiourme aigri et imbuvable, il trouve dans l’enlèvement d’enfants blancs par les Apaches après le massacre d’une colonne américaine, l’occasion de prendre sa revanche sur son destin contraire et d’obtenir la part de gloire qui lui a été refusée ; confronté à un ancien camarade d’école militaire passé du coté confédéré, il se voit dans l’obligation de l’embarquer à contre coeur dans son aventure, ainsi que de nombreux prisonniers sudistes, car il manque de troupes nordistes pour mener son entreprise ; point de départ prometteur, mais sur lequel PECKINPAH va broder à l’extrême, fasciné qu’il est par le Mexique ou a lieu le tournage ; au fil des jours, le scénario va se retrouver agrémenté d’un personnage féminin important, de rencontres improbables avec la cavalerie française qui occupe à l’époque ( 1864) le Mexique, rendre l’affrontement avec les Apaches presque secondaire, tout en insistant sur la déchéance morale de ce « BEN-HUR à rebours » qui poursuit sa quête de revanche obsessionnelle sans pitié pour la troupe hétéroclite qui le suit.


    Inutile d’ajouter que, devant autant d’innovations et d’improvisation, puisque PECKINPAH invente littéralement certaines scènes non prévues «  sur le tas » ce qui doit arriver va se produire, et la COLUMBIA va rapidement dépêcher ses cadres sur le lieu de tournage pour savoir comment se dépense son argent ! Catastrophés à la vue des «  rushes » de l’ouvrage qui n’ont plus rien à voir avec le projet initial, BRESLER and Co vont décider de limiter le budget et superviser sur le terrain le travail de nos artistes ; erreur grossière, car comme le dira l’excellent James COBURN «  si on engage PECKINPAH sur un film ; on prend des risques, mais on le laisse faire du PECKINPAH, sinon, à quoi bon ? »


    Le metteur en scène va rentrer quand à lui lors des dernières semaines du tournage à Durango dans un rôle de poète maudit rimbaldien qui le verra bousculer physiquement un responsable ou deux, partir nuitamment vivre quelques ( longs) moments de débauche avec les naturelles du pays, et selon HESTON, perdre en grande partie le contrôle ET le respect de la compagnie, ce qui n’est pas acceptable ; sur cette fin de tournage, les témoignages sont tellement nombreux et contradictoires que parler d’une » belle pagaille » semble nettement en-dessous de la réalité ; Senta BERGER s’amuse encore aujourd’hui des «  concours à qui sera le plus macho » qui sévissaient sur le tournage, Mario ADORF de son côté se souvient avoir souhaité qu’HESTON mette vraiment PECKINPAH en pièces suite à un moment de délire du maestro ou il était allé trop loin dans l’insulte, COBURN avouera n’avoir jamais aussi mal mangé de sa vie, quand à l’ affrontement entre HESTON et Richard HARRIS qui interprète le sudiste Tyreen , il est resté à juste titre dans les annales !

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    De par son statut de «  star » HESTON avait droit de regard sur le scénario et le casting, et ne s’était pas gêné pour en user, et c’est à lui qu’on doit le choix judicieux d’engager HARRIS , après que Anthony QUINN et Steve Mac QUEEN se soient désistés ; excellente décision à priori, qu’HARRIS approuve sarcastiquement dans ses Mémoires ; malheureusement pour HESTON, ultra professionnel et toujours à l’heure, il a contribué à engager un acteur remarquable mais hélas, selon ses propres dires, «  plus Irlandais que professionnel » ; à HARRIS donc les sorties nocturnes, fortement alcoolisées, les retards en plateau ( qu’HESTON aurait grandement exagérés) les provocations physiques vis-à-vis des membres américains de l’équipe, les erreurs fréquentes dans le maniement des armes et même la simple tenue sur son cheval !


    Très en colère quand à ces manquements à la discipline de groupe, HESTON va donc, selon ses termes, carrément s’en prendre à HARRIS et selon l’Irlandais, tellement le persécuter qu’il évoquera HESTON avec le plus grand mépris plus tard ; les torts sont sûrement partagés dans cette affaire, car la fatigue, les mauvaises conditions de tournage et la pression des responsables ont certainement pesé sur le relationnel entre les deux stars, quoi qu’il en soit, HESTON aura plus tard l’élégance de reconnaitre ses torts, notamment dans ses «  journals » quand il parlera de sa relation avec HARRIS :


    « Il semble que j’ai déchargé toute ma colère et ma frustration sur le pauvre Dick HARRIS , et avec le recul j’ai été injuste, car c’était un tournage extérieur pénible, et il n’était pas habitué à travailler avec des chevaux et des armes à feu ; s’il était un «  fouteur de merde » ( a fuck-up) dans ce cas j’étais un «  sacré fils d p… » ( a hard-nosed son of a bitch)»


    Mais si cette relation conflictuelle aura bien évidemment pesé sur l’ambiance de travail, c’est surtout l’attitude de PECKINPAH, n’admettant aucun compromis avec la production, qui va amener celle-ci à ne plus faire de concession quand au budget et lui refuser, ainsi qu’à HESTON, la possibilité de tourner deux scènes supplémentaires importantes destinées à mieux mettre en lumière la complexité du personnage d’Amos Dundee ; conscient que le scénario n’a pas gagné en clarté à force d’être improvisé sur le plateau, et que sans ces ajouts le film va perdre toute cohérence, HESTON va alors faire le geste chevaleresque d’offrir une partie de son salaire ( estimée à 200 000 dollars) à la production pour financer les scènes en question, ce que la COLUMBIA semblera d’abord refuser, mais acceptera finalement, ce qui fera dire à l’acteur qu’il «  a fait Dundee pour rien » ce qui n’est pas tout à fait exact, mais peu d’acteurs de sa notoriété auraient fait de même, ce qui montre à quel point, à l’époque, l’acteur était déterminé à contribuer coute que coute ( c’est le cas de le dire) à tout projet qui vaille la peine de se battre pour lui.


    Le geste noble du comédien permettra à PECKINPAH de retrouver un peu ses esprits et finir le tournage en respectant les délais, car il se sent débiteur vis-à-vis de sa vedette ; il lui apportera beaucoup également, par sa volonté de le sortir de sa «  zone de confort » et de lui faire jouer à fond ce personnage finalement torturé et perdu, cet «  homme de guerre pour qui la guerre durera toujours » et qu’on peut considérer comme une des meilleures créations d’HESTON.


    Est-ce pour autant un de ses meilleurs films ? On serait tenté de le dire, car «  MAJOR DUNDEE » effectivement, est plein de qualités : histoire baroque quoique confuse, décors extérieurs fascinants, abondance de thèmes traités, excellence de la mise en scène même si ses excès annoncent par leur violence les errements futurs de PECKINPAH, mais aussi trop de confusion, un montage chaotique et une interprétation inégale n’en font pas le chef d’œuvre du Western qu’il aurait pu être ; HESTON restant persuadé que même s’il avait eu les mains libres, PECKINPAH avait une conception trop confuse de l’ouvrage pour arriver à une œuvre accomplie…

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    Malgré ou grâce à ses défauts, « MAJOR DUNDEE » bien que massacré ultérieurement au montage par BRESLER, va s’imposer au fil du temps comme une œuvre unique et attachante, une réflexion incomplète mais prenante sur la violence, un film vraiment «  adulte »


    Et ce n’est pas son échec financier qui empêchera HESTON de revenir au western quelques années plus tard, car nous le savons déjà, l’Artiste n’a que faire, finalement, des contingences financières !

     

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    A SUIVRE …

     

  • Charlton HESTON et le Western (2ème partie)

     

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    En 1954, le succès public de «  THE NAKED JUNGLE » ( QUAND LA MARABUNTA GRONDE) réalisé par Byron HASKIN, va donner quelques temps l’impression à Charlton HESTON qu’il a franchi un cap en termes d’audience, et que bientôt il va pouvoir aspirer à des rôles plus ambitieux que ceux qu’on lui a pour le moment confiés ; il s’inquiète, à juste titre, de devenir aux yeux du public une vedette série B de plus, un «  heel hero » à la mâchoire volontaire et aux larges épaules, et même s’il trouve des qualités à son interprétation de propriétaire en guerre avec les fourmis et surtout lui-même ,dans l’honnête film d’HASKIN, il est bien conscient que le grand rôle qui lui permettra de sortir de la masse n’est pas encore arrivé ; nous savons maintenant que THE TEN COMMANDMENTS que De MILLE va commencer à préparer dès la fin 54 sera celui-ci, et aucunement un western…


    Le genre n’est pas encore sur le déclin au début des années 50, et il n’est pas illogique que le Chuck se voit confier une nouvelle fois un rôle dans «  THE FAR HORIZONS » qui est d’ailleurs davantage un film d’aventures qu’un western ; réalisé par Rudolph MATE, bon spécialiste du film d’action, notamment le plaisant « MISSISSIPI GAMBLER » ( LE GENTILHOMME DE LA LOUISIANE) «  THE FAR HORIZONS » se propose de recréer l’expédition de Lewis et Clark dans le Nord-Ouest, laquelle avait pour objectif , en 1804, de traverser les Etats-Unis jusqu’ aux côtes du Pacifique  pour découvrir, à l’initiative du président Jefferson, les futures terres habitables et exploitables ; partie de Saint-Louis dans le Missouri, elle ne s’achèvera qu’en septembre 1806, ayant été une réussite quant aux informations logistiques et géographiques qui devaient servir de base à la future «  conquête de l’Ouest ».

     

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    Charlton Heston - Fred Mac Murray - Donna Reed

    Sujet tout à fait intéressant et tranchant avec la routine du genre, que MATE va servir avec beaucoup de passion dans les scènes de mouvement, malgré un scénario farfelu qui n’hésite pas à proposer une romance entre Lewis, joué par HESTON, et la jeune Indienne Shoshone Sacagawea , alors que celle-ci épousa en fait un trappeur français…


    Mais on n’est pas à une inexactitude près à HOLLYWOOD, surtout quand il s’agit de proposer un peu de «  glamour » le côté amusant de l’affaire étant que la jeune Indienne en question sera jouée par Donna REED, typique «  farm girl next door » dans la tradition américaine, un casting sacrilège qui serait impensable aujourd’hui…

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    Le film, grâce à la fougue d’HESTON qui fait montre, comme dans les précédents, d’une envie de jouer et d’une énergie bien agréables, se laisse d’ailleurs encore voir avec plaisir, même si Fred Mac MURRAY en Clark parait s’ennuyer et laisser le beau rôle à son jeune collègue ,sans faire preuve de beaucoup de répondant…


    C’est d’ailleurs ce que ressent HESTON à ce moment de sa brève carrière, comme s’il s’était déjà sans le vouloir, installé dans une sorte de routine, auprès de comédiens chevronnés mais déjà un peu dépassés et peu motivés, dirigé par des «  metteurs » à l’aise dans le travail technique, mais peu enclins à vraiment le diriger et lui faire donner le meilleur de lui-même ! en fait, Chuck ignore ses limites, d’autant plus qu’aucune forte personnalité n’est là pour les lui révéler !
    La décision que va prendre De MILLE, satisfait de sa première prestation dans «  THE GREATEST SHOW ON EARTH » de l’engager pour jouer le rôle de MOISE dans sa nouvelle version de THE TEN COMMANDMENTS va donc s’avérer déterminante pour la suite, notamment pour les choix que fera l’artiste plus tard, à savoir préférer jouer des personnages historiques ou mythiques, l’amenant à se documenter et étudier à fond tout ce qui peut se rapporter à eux, plutôt que de se contenter d’être un énième flic, cowboy ou planteur de canne à sucre…


    Arrogance, fierté mal placée ou simplement volonté d’apprendre et de devenir meilleur ?
    Quoiqu’il en soit, après une année 1955 largement consacrée à ces TEN COMMANDMENTS tournés d’ailleurs en partie en EGYPTE, puis de nouveau dans les studios californiens, HESTON, persuadé que le film sera un grand succès, ne peut pas encore échapper à la routine de la production du moment, et sitôt enlevée la fausse barbe du prophète, se retrouve, bien évidemment, dans un nouveau Western !

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    Comme si, finalement, HOLLYWOOD n’avait pas réalisé l’évolution de sa «  valeur marchande ? »
    Pas tout à fait, car «  THREE VIOLENT PEOPLE » ( TERRE SANS PARDON) qu’on lui propose alors, sort quand même des sentiers battus, de par son scénario, et aussi de par son budget plus conséquent ; HESTON y retrouve la star de TEN COMMANDMENTS, la fameuse et souvent brillante Ann BAXTER dont on peut dire qu’elle ne manque pas de caractère ; en effet, celle-ci avait pris pour habitude de se boucher régulièrement les oreilles avec de la cire lors des briefings de tournage de Mister De MILLE, montrant par là tout l’intérêt qu’elle trouvait aux indications du metteur en scène, et n’hésitait pas à s’en vanter !


    Elle va d’ailleurs faire à peu près ce qu’elle veut sur le tournage, se moquant un peu beaucoup de Rudolph MATE, bombardé de nouveau à la mise en scène pour HESTON, et provoquant à plusieurs reprises l’ire de son partenaire, le début d’une longue série de relations difficiles entre l’artiste et la gent féminine sur pas mal de plateaux ; conscient qu’il commence à avoir un peu de poids sur le marché, HESTON aura tendance à douter de la performance de son partenaire Tom TRYON, futur écrivain de talent, et ne lui facilitera pas la tâche sur le tournage, tout en reconnaissant ses erreurs plus tard !

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     Cole Saunders    (Charton Heston)                        Lorna Hunter Saunders (Anne Baxter)                  Cinch Saunders   (Tom Tryon)                   


    THREE VIOLENT PEOPLE, qui n’est pas un grand film mais un bon western, aurait pu être une grande réussite s’il avait été dirigé par un auteur inspiré du genre, comme DAVES ou STURGES, car la matière est là grâce à un excellent scénario :


    A la fin de la guerre de Sécession, un ex- capitaine confédéré, Cole Saunders, propriétaire d’un ranch au Texas, doit faire face à la pression d’affairistes et autres «  carpet-baggers » venus du Nord qui tentent de profiter de ses difficultés pour s’approprier ses biens, tout comme il doit s’opposer aux ambitions de son frère, jaloux et rendu amer par l’accident de jeunesse qui lui a coûté un bras, et désireux de revendre leurs terres malgré le refus de l’ainé ; s’ajoute à ce conflit typiquement américain, une histoire d’amour, d’abord traitée sur le mode humoristique, entre Cole et une jeune femme au passé douteux, qu’il répudiera mais finira par comprendre après quelques retournements de situation dus à la plume du spécialiste du genre James Edward GRANT .


    Ce choix d’un trio « explosif» de personnages opposés sur le plan éthique et humain aurait effectivement pu déboucher sur un grand western, et on ne peut que regretter, une fois de plus, la relative platitude avec laquelle MATE se contente de filmer ce conte violent et passionné ; les images y sont belles, le décor intéressant, les crapules de premier choix, mais il manque un souffle épique qui ferait décoller le film, ce qui est particulièrement cruel dans le «climax» final, qui paraît prévisible et manquer d’allure ; très à l’aise au début de l’ouvrage en sudiste amoureux, HESTON y fait preuve d’un humour et d’une légèreté qu’on ne lui a encore jamais vus, pour ensuite s’étioler un peu dans un numéro d’homme bafoué et déçu par la femme qu’il aime, ce qui d’ailleurs fait plus que penser à l’intrigue de THE NAKED JUNGLE ! les clichés ont la vie dure, et le film souffre d’ailleurs de cet affadissement du sujet, d’autant que, contrairement à Eleanor PARKER qui était toute grâce et finesse dans JUNGLE, « la » BAXTER est en plein Odéon et en fait des tonnes, car il n’y a pas eu, visiblement, un patron sur le plateau pour la remettre à sa place ! 


    Le succès sera pourtant bien là au box-office, mais ne sera rien à coté du triomphe des TEN COMMANDMENTS de De MILLE, projet titanesque qu’il a porté jusqu’au bout malgré la maladie, et qui sera supérieur à sa célèbre première version ; on pensera ce qu’on voudra de De MILLE sur le plan politique et humain, mais on ne peut lui enlever le génie visuel qui est la marque des grands et s’exprime si bien dans son œuvre ; très impressionné par le travail avec celui qui fut un des créateurs d’ HOLLYWOOD, HESTON ne va plus avoir envie de redescendre, pas en termes de statut, mais d’ambitions ; engagé dans le projet «  TOUCH OF EVIL «  de WELLES, il va s’y consacrer avec passion en prenant le risque de devenir un second rôle au profit du grand Orson, ce qui ne va pas le déranger vu l’ampleur de l’œuvre ; mais sa modestie relative à cette occasion ne pouvant devenir une habitude, il refuse du coup un rôle dans un nouveau … western, à très gros budget celui-ci, que William WYLER et Gregory PECK, co-producteurs de l’affaire, lui proposent, au moment même ou «  TOUCH OF EVIL » se termine difficilement, avec un WELLES porté disparu à faire des repérages pour son Don Quichotte , personnage qu’il promet à HESTON , lequel savoure l’idée d’avance !


    On est en droit de s’interroger sur ce refus, car comme dira son agent CITRON, «  on ne refuse pas un job chez WYLER ! » mais il y a en fait deux raisons qui motivent le refus ( momentané) de l’artiste :
    La première, c’est qu’il n’est que le quatrième rôle du film, derrière PECK, Jean SIMMONS et Caroll BAKER, et il a du mal à accepter l’idée maintenant qu’il est enfin une star ;
    La deuxième, plus « artistique »c’ est qu’il doit jouer le personnage d’un «  heavy » un contremaitre de ranch amoureux de la fille de son patron, donc encore pour lui la promesse d’un rôle sans grande profondeur, et il ne voit pas ça d’un bon œil !


    Ces réserves vont être balayées avec fermeté par CITRON qui, déjà passablement irrité par les complications autour de TOUCH OF EVIL, trouve délirant de refuser de travailler avec WYLER, qui est le réalisateur le plus prestigieux et oscarisé du métier !
    «  you’re out of your mind, boy, you must do that godamn picture!”

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       C’est donc avec une conviction moyenne qu’HESTON va se lancer dans “ THE BIG COUNTRY”       ( LES GRANDS ESPACES) très grosse production qui sera du reste, à nos yeux, le premier des “grands” westerns de l’Artiste…


    THE BIG COUNTRY, régulièrement snobé par les «  spécialistes » du genre, est souvent considéré par ceux-ci comme un long prêche barbant et pseudo-philosophique n’ayant aucune des qualités propres au genre mais épousant tous les défauts des «  sagas » romanesques hollywoodiennes ; ce jugement sévère est d’autant plus incompréhensible que, justement, WYLER qui n’était pas un idiot, a pris soin de mettre en valeur tous les éléments clé d’un bon western, paysages somptueux, cavalcades réglées de main de maitre, musique lyrique et envoutante, personnages forts et typés, mais au service d’une morale et d’une éthique « différentes » qui se rencontrent rarement dans le genre !

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            James Mc Kay (Gregory Peck)                          Steve Leech (Charlton Heston)                        Henry Terrill (Charles Bickford)


    En effet, le héros de ce film, James Mac Kay, marin qui se rend dans l’Ouest pour y épouser la fille d’un grand rancher et se trouve mêlé à une véritable guerre entre deux familles, est en fait le pendant année 1880 de Gregory PECK , c’est-à-dire un humaniste, un homme de paix et de réflexion, qui a horreur des armes et de la violence, et ne tirera d’ailleurs, symboliquement, qu’un seul coup de pistolet de tout le film, et ce vers le sol, épargnant ainsi un rival lamentable pour essayer, une dernière fois, de faire entendre la voix de la raison ; tout le film gravite autour de ce personnage intègre qui pas une fois ne déroge à ses principes, permettant à PECK qui joue finalement lui-même, de se régaler et de donner, peut-être, la meilleure prestation de sa riche carrière.


    HESTON avait donc raison de craindre le pire au départ, car plus le personnage principal est fort, plus ses opposants doivent avoir de la consistance ; très ennuyé au début que ce Steve Leech ne soit sur le papier qu’un rude cowboy baraqué de plus, l’acteur va peu à peu lui donner de la profondeur, sans pour autant que WYLER, capable de refaire quinze fois une scène si nécessaire, lui donne beaucoup d’indications positives ; il sera même tenté de lui proposer quelques remarques constructives, mais s’en abstiendra au dernier moment, au vu d’un épais cahier comprenant tous les scénarii de WYLER, entre autres «  THE BEST YEARS OF OUR LIFE » « WUTHERING HEIGHTS » « DETECTIVE STORY » « MISS MINIVER » ; et bien d’autres…


    Sans donc beaucoup d’aide de la part du metteur en scène, HESTON va faire en sorte d’exprimer, davantage par les regards que par la voix, les incertitudes, les blocages et la frustration profonde de ce personnage finalement acceptable, car il finit par rendre son comportement explicable ; on peut même dire qu’il va sur ce film progresser dans un domaine essentiel au cinéma, celui du silence et de la capacité à exprimer son ressenti non par le texte, comme le comédien de théâtre qu’il est au départ, mais par le regard et la capacité à réagir et écouter l’autre ; à plusieurs reprises, il fait montre d’intelligence dans l’écoute, notamment lors de la capitale rencontre entre James Mac Kay et Leech au début de l’ouvrage ; par le poids d’un seul regard en réponse à une phrase anodine du marin fraichement débarqué dans l’Ouest, il annonce parfaitement l’antagonisme qui va présider à leurs futures relations !

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            Patricia Terrill (Carole Baker)                                    Rufus Hannassey (Burl Ives)                             Julie Maragon (Jean Simmons)


    Au cours du film, même s’il est bien sûr moins présent que PECK, il arrive à lui donner une vraie substance, d’abord dans la scène qui l’oppose à Caroll BAKER ou rudoyé par elle, il exprime toute sa colère et sa jalousie, puis bien sûr dans le fameux combat à poings nus avec PECK, ou il s’aperçoit en fin de compte que jouer de ses poings ne sert à rien ; séquence extraordinaire, affrontement filmé de loin dans la solitude nocturne des «  grands espaces » qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom, réalisme visuel d’un moment ou les personnages ont vraiment mal aux poings et au corps à chaque coup porté, on est très loin du pittoresque fordien, ici une bagarre n’est pas un jeu, et on n’en sort pas indemne…


    William WYLER, qui durant toute sa carrière, n’aura eu de cesse de stigmatiser la violence et ses mécanismes , avait quelque peu loupé le coche avec son «  FRIENDLY PERSUASION » ( LA LOI DU SEIGNEUR) tourné deux ans auparavant et qui mettait en scène une famille de quakers amenés à prendre parti lors de la guerre de Sécession ; malgré la présence de Gary COOPER et de bonnes intentions, le film manquait de rythme, d’action et de rebondissements et finissait par perdre l’impact d’un bon scénario de départ… N’étant pas homme à faire deux fois la même erreur, WYLER va conserver la ligne pacifiste et humaniste qui est la sienne, mais profiter de la photogénie incomparable des grands espaces du titre pour proposer au spectateur du mouvement, des séquences d’action remarquables ( notamment l’embuscade finale de Blanco Canyon) sans jamais perdre de vue son propos initial, et présenter une galerie de personnages variés et hauts en couleur, contrairement à son précédent opus ou COOPER se trouvait bien seul… Jean SIMMONS en institutrice pleine de bon sens et de finesse, Caroll BAKER à l’opposé en véritable petite peste ,fille de propriétaire à laquelle tout semble dû, forment un duo intéressant , de par leur différence de caractère et la façon subtile qu’a WYLER de les mettre en valeur, car c’est un metteur en scène qui comprend les femmes et ne les réduit pas à l’état de clichés comme trop de ses collègues de l’époque ; quand à l’excellent Burl IVES en rude chef du clan Hannassey opposé à la famille Terrill ( rôle pour lequel il obtiendra l’oscar du meilleur second rôle) et à Chuck CONNORS dans celui de son fils, le batailleur mais pourtant lâche Buck, ils représentent l’homme de l’Ouest tel qu’il a pu être en 1880, qui se bat pour sa survie sans aucun égard pour la morale et les règles des «  gens comme il faut », et la rudesse et la violence propres à ces êtres sont parfaitement mises en valeur par le cinéaste : comment oublier cette scène ou ayant surpris son fils tentant de violenter l’institutrice sous son propre toit, le patriarche Rufus bat son fils comme plâtre en lui criant «  rampe comme un chien, puisque tu agis comme un chien » !

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    On est là dans une véritable tragédie, que conclura de manière grandiose le «  gunfight » opposant les deux chefs de clan, et jamais l’intensité ne faiblira ,bien au contraire, et même si le personnage de Leech / HESTON est moins présent à l’écran lors de la dernière heure, l’acteur reste efficace et s’offre de beaux moments avant le «  climax » final ; sans doute motivé par la présence de Charles BICKFORD dans le rôle du major Terrill , un vétéran du genre qui en connait bien les ficelles et impose jusqu’au bout son entêtement de vieillard prêt à tout pour assouvir sa haine de son voisin, il sait exprimer avec finesse sa gêne à recourir à une violence dont il commence à percevoir l’absurdité, et en même temps son attachement pour ce père adoptif.

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    Le bilan le concernant va donc s’avérer positif, bien avant d’ailleurs la fin du tournage, puisque WYLER , impressionné par son sérieux et son professionnalisme, va commencer à penser à lui pour son futur BEN-HUR, mais plutôt pour le moment dans le rôle de MESSALA, ce qui tend à confirmer qu’on ne lui voit pas encore une stature de héros, mais cela viendra très vite…
    Mais pour revenir à THE BIG COUNTRY, on peut considérer ce film comme une étape essentielle dans la carrière d’HESTON, parce qu’il s’agit d’une nouvelle rencontre, après De MILLE et WELLES avec un grand metteur en scène ; et c’est un très beau film de toute façon, une fresque de deux heures quarante qui se voit sans ennui, portée par une interprétation excellente et homogène et une mise en scène de haut niveau, ce qui prouve que les grands sentiments font parfois les bons films…

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    A SUIVRE

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