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LE GRAIN DE SEL DE RENAUD chronique - Page 2

  • " JULES CESAR " & " ANTOINE ET CLEOPATRE " - Deuxième partie

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    ANTOINE ET CLEOPATRE : 1ère partie 

     

    "ANTONY, ou la solitude de l'artiste HESTON"...

     

    «  Qu’allons nous faire, Enobarbus ? »

    « Penser , et puis mourir… »

    La question que pose la reine Cléopâtre à son conseiller, tout comme sa réponse désabusée et réaliste, après le désastre de la bataille d’ACTIUM, reflètent bien la précision et la vivacité de la langue shakespearienne, et expliquent en grande partie la fascination que le « barde » comme disent les Britanniques, a pu exercer sur l’artiste Charlton HESTON …

    Amoureux du texte et du langage de SHAKESPEARE depuis son enfance, HESTON était aussi bien sûr homme de cinéma, et c’est très tôt dans sa carrière qu’il a su déceler le potentiel cinématographique de cette œuvre, pour lui une des trois plus belles tragédies de l’auteur. Ce potentiel résidait pour lui dans deux aspects, disons « points forts » majeurs :

    La valeur purement dramatique de la pièce, contenant à elle seule tous les grands thèmes shakespeariens : la quête du pouvoir, le combat entre la raison et la passion, l’absurdité de l’existence, la toute-puissance du sentiment amoureux poussé à l’extrême.

    La valeur «  cinégénique » de l’ouvrage, car son action ne se situe pas dans un lieu unique, ou dans un décor sans importance dramatique, mais va des palais égyptiens jusqu'à ROME, pour se poursuivre en GRECE et s’achever dans le mausolée dédié aux pharaons, parfait point de départ pour une création cinématographique…

    C’est donc armé de sa seule conviction que HESTON se lance, début 1970, dans la préparation de ce film, car si ses actions ont remonté dans le milieu hollywoodien du fait de ses récents succès, l’équilibre de ses finances reste fragile, et il ne se sent pas le droit d’engager sa fortune, fût-elle modeste, dans un pari artistique dont sa famille pourrait subir les conséquences ; il est d’ailleurs très clair à ce sujet dans ses « Journals » ; c’est grâce aux encouragements de son épouse Lydia, persuadée qu’il en va de son équilibre, qu’il se lancera finalement  dans un projet que son bon sens et sa prudence naturelle ( traits de caractère peu connus de son personnage) auraient pu lui interdire !

    Le financement du projet, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, va en effet être un véritable chemin de croix ; suite au désastre financier de « JULIUS CAESAR » évoqué dans une précédente chronique, personne, absolument personne, n’est chaud pour appuyer un projet encore plus coûteux, si ce n’est le jeune Peter SNELL, qui demande d’ailleurs à HESTON, vu son implication dans JULIUS, s’il ne souhaite pas carrément mettre en scène le film !

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    Peter Snell avec Charlton Heston sur le plateau de "Antony and Cleopatra" ¹

    Réponse catégorique de l’artiste : NO ! Il est vrai qu’il pense exercer déjà assez de contrôle créatif sur un projet pour ne pas avoir en plus à le diriger, mais surtout, sa modestie et son sens des réalités lui suggèrent qu’il n’est pas prêt, et que seuls deux grands « metteurs » peuvent faire le job : Larry OLIVIER et bien sûr Orson WELLES !

    Ces deux amis de longue date restent cependant prudents, et refusent de s’engager tant qu’il n’a pas trouvé la bonne CLEOPATRE… La pièce tournant essentiellement autour de la reine d’EGYPTE, on peut les comprendre aussi…Orson dira même au Chuck lors d’un déjeuner à LONDRES : «  dear boy, si tu n’as pas une «  grande » Cléo, tu ne peux pas faire cette pièce » !

    Encouragé et refroidi en même temps, Chuck va donc partir dans d’épuisants meetings avec diverses ladies susceptibles d’incarner le mythe en question, le tout sans aucun « backing » financier digne du nom, ce qui en dit long sur sa détermination ! on passera donc de l’invraisemblable ( Sophia LOREN, sous prétexte que son mari le producteur PONTI aurait pu mettre un peu d’argent) aux plausibles ( Irene PAPPAS, Glenda JACKSON , et même Ann BANCROFT) avec toujours un refus poli, ce qui le mettra dans tous ses états ! comment en effet peut-on refuser un tel rôle ?

    L’explication tient sans doute dans le fait que le Chuck de l’époque n’était pas très facile avec ses « leading ladies » et que donc il valait mieux ne pas passer six mois avec lui sur un tournage… éternel revers de la médaille, tout comme DOUGLAS, LANCASTER et consorts, Chuck avait la réputation d’un gars très difficile, et cela a joué en sa défaveur …

    En tous cas, voilà notre héros privé d’une co-star pour porter le projet, et amené à se rabattre sur une actrice sud-africaine d’une beauté fulgurante, certes, mais sans vraie expérience cinématographique : Hildegard NEIL, en effet, a beaucoup joué au thêatre, et c’est d’ailleurs là que Chuck l’a d’abord vue. Il va donc arranger une rencontre à LONDRES, prévue pour durer dix minutes et qui va s’étendre sur deux heures , la passion commune des deux acteurs pour le sujet va achever de convaincre HESTON que, non, il ne trouvera pas une meilleure Cléo pour le moment, et c’est maintenant que ça se passe !

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    Hildegard Neil et Charlton Heston au Dorchester Hôtel 5 mars 1971²

    A ce stade du projet, le Chuck se retrouve aussi dans l’obligation de mettre en scène le film lui-même : il connaît parfaitement la pièce, et sait qu’avec un bon directeur de la photo et l’aide de son producteur, il peut mettre à bien le projet, malgré ses compétences modestes question caméra et montage, mais il croit aux vertus du « team work » ce en quoi l’avenir lui donnera, en partie, raison.

    Par contre, le soutien financier des banques et même l’amorce d’une future distribution étant plus qu’aléatoires,  il se voit obligé de tourner en tant qu’acteur pour montrer qu’il est, justement, toujours «  bankable » ! ce sera THE OMEGA MAN, projet qui lui est cher, et le très gros succès de ce futur classique SF ne sera pas pour rien dans la réalisation de son cher ANTONY !

    Son ami Walter SELTZER s’étant prudemment écarté du projet, HESTON va donc investir une grande partie de ses deniers personnels dans l’affaire, car il n’a pas le choix, et comme c’est largement insuffisant, ne percevoir aucun salaire de metteur, ou d’acteur, sur le tournage ; c’est là qu’on réalise à quel point l’artiste, immergé dans une quête aussi importante pour lui, est prêt à quasiment tous les sacrifices, qualité que l’on trouve naturelle chez un homme comme WELLES habitué à ce genre de situation, mais moins chez une « superstar » qui aurait pu s’épargner tout cet effort en se contentant de rester une vedette pour films grand public.

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    Walter Seltzer³

    C’est pourquoi on peut dire qu’il y a, chez Charlton HESTON, un « avant » et un « après » ANTONY, dans le sens ou l’avant correspond à un idéal artistique très affirmé, et l’après, malheureusement, à une période de doute et de déception qui se retrouvera dans son travail, comme dans ses choix humains ou politiques…

    Mais nous n’en sommes pas là, car pour le moment, notre héros, en panne de financement et n’ayant convaincu personne quant à la validité commerciale du «  project » est toujours dans les starting-blocks, contraint d’attendre et espérer ….

     

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    A SUIVRE ….

    A Cécile toujours...

     

     

    1 photo Peter Snell et Charlton Heston  http://www.britishlion.com/mobile/peter-snell-producer.shtml

    2 - photo Hildegard Neil et Charlton Heston https://www.google.fr/search?q=hildegard+neil+et++charlton+heston&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwi4w-zllYzcAhXCNxQKHcMIASYQ_AUICigB&biw=1366&bih=635#imgrc=ZiosxmVmeUNXyM:

    3 - photo Waltez Seltzer : https://www.google.fr/search?biw=1366&bih=586&tbm=isch&sa=1&ei=Y0ZAW6iRLYPbUZbrhPgN&q=walter+seltzer+&oq=walter+seltzer+&gs_l=img.12..0i8i30k1.36338.36338.0.41034.1.1.0.0.0.0.66.66.1.1.0....0...1c.1.64.img..0.1.66....0.VD0_Z0p_7BE#imgrc=ejKOW-ckafx7sM:

     

     

  • « JULES CESAR » & «  ANTOINE ET CLEOPATRE » Première partie

    publié le 19 juin 2018

    MAJ le 3 juillet 2018

    DEUX « ECHECS » DONT L’ARTISTE SORT GRANDI …

     1 - JULES CESAR

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    A DEUX ANS D’INTERVALLE, CHARLTON HESTON, certainement un des acteurs américains les plus sincèrement passionnés par l’œuvre de SHAKESPEARE, trouve enfin l’opportunité, à l’âge de 46 ans, de réaliser un rêve d’adolescent et de tenter d’exprimer une idée qui lui a toujours été chère, selon laquelle SHAKESPEARE est le plus merveilleux « scénariste  potentiel » pour des projets artistiques à la fois créatifs, et proches du grand public.

    Malheureusement pour lui, le public américain et les financiers d’HOLLYWOOD en général ont visiblement une opinion différente sur ce sujet, car la plupart des projets conçus autour de SHAKESPEARE sur le sol des Etats-Unis ont jusque- là été des fours notoires, ou des productions montées à la va-vite, comme par exemple les tentatives d’Orson WELLES, obligé de faire son OTHELLO en EUROPE avec trois bouts de ficelle et son génie créatif pour compenser un budget de misère…

    C’est donc dans un contexte de méfiance absolue à l’encontre de toute entreprise « shakespearisante » que HESTON, revenu au sommet de sa valeur commerciale grâce au triomphe inattendu de « PLANET OF THE APES », et mû par sa passion plus que par une logique financière, se retrouve impliqué dans deux projets «  à risques » !

    On peut donc imaginer sans peine la tête que dut faire son agent Herman « iceman » CITRON quand CHUCK lui annonça qu’il acceptait la proposition du jeune producteur canadien SNELL de jouer dans son projet JULIUS CAESAR, pour un cachet modeste, en comparaison de son statut de superstar retrouvée…

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    JULIUS CAESAR n’était aucunement une nouveauté pour HESTON, puisqu’il avait déjà joué le rôle de Marc-Antoine dans une production sans gros moyens de David BRADLEY en 1950 ; Marlon BRANDO, avec sa modestie coutumière, avait déclaré, avant de jouer sa propre version du personnage en 1953 sous la direction de MANCIEWIZ, qu’il suffirait de jouer le rôle à l’opposé de l’interprétation d’HESTON pour être «  just right » , on verra plus tard ce qu’on peut penser de ce «  duel à distance »…

    SNELL bénéficiant d’un budget important ( 1,6 million de dollars, quand même) HESTON vit donc dans sa proposition l’occasion de pouvoir enfin faire une digne adaptation de ce qui pour lui, n’était aucunement un chef-d’œuvre de SHAKESPEARE, mais une bonne pièce à gros potentiel cinégénique.

    Sa préférence, on le sait, allait bien sûr à trois splendeurs dont il avait bien l’intention, un jour ou l’autre, d’affronter les pièges : MACBETH, KING LEAR et ANTONY AND CLEOPATRA, sa préférée, que nous évoquerons plus tard…

    Dans la préparation de JULIUS CAESAR, on note dés le début une tendance bien établie chez le HESTON de l’époque, celle de s’impliquer artistiquement au maximum dans la conception de l’ouvrage ; non seulement il est l’acteur principal et celui grâce auquel le film peut se monter ( SNELL a toujours déclaré que le seul moyen pour lui de faire ce film était de lui faire appel) mais il dispose également du droit de choisir les interprètes, et d’approuver ou pas le script, avec possibilité pour lui de couper dans le texte original si nécessaire ! en fait, la seule chose qu’HESTON ne fera pas dans ce projet, c’est de le mettre en scène, et encore….

    On imagine donc, dans ce contexte de totale suprématie d’une personne sur un projet aussi important, la somme de jalousies et d’inimitiés diverses que la situation a pu très vite provoquer, jouant d’ailleurs un rôle non négligeable dans son « semi-échec » final !

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    Les affaires commencent en fait plutôt bien, car le casting défini par HESTON (surtout) et SNELL ( un peu) parait au début parfaitement adapté au projet : le grand GIELGUD doit jouer Jules, Richard JOHNSON sera Cassius, Richard CHAMBERLAIN Octave, Robert VAUGHN Casca , et surtout, Orson WELLES doit jouer Brutus, rôle capital s’il en est…

    Le seul « hic » et de taille, c’est le metteur en scène.

    SNELL , faute de pouvoir engager OLIVIER qui fait la sourde oreille, s’est rabattu sur Stuart BURGE, un" director" de théatre, dont l’expérience filmique est des plus modestes, si ce n’est une adaptation d’OTHELLO en 65, dont on murmure que c’est surtout OLIVIER qui l’a dirigée…les choses s’engagent donc plutôt mal, car à part HESTON, qui accepte ce choix, tous les autres acteurs ne font aucune confiance à BURGE, et pensent que c’est davantage CHUCK qui tire les ficelles ! à commencer par Orson, très remonté dès le début contre BURGE qu’il juge «  nul » ( toujours en finesse, le grand WELLES) et fait très vite comprendre à la compagnie que soit on vire BURGE, soit c’est lui qui s’en va.

    A la stupeur de tous, et contre toute logique artistique, c’est lui qui s’en va.

    Le projet se trouve alors privé d’un moteur essentiel, car non seulement il perd un comédien de poids ( dans tous les sens du terme) mais il perd aussi celui qui aurait pu être son metteur en scène, car il s’était proposé pour remplacer BURGE !

    On peut donc considérer, en toute objectivité, que si HESTON avait, contre l’avis de SNELL, opté pour conserver WELLES dans l’équipe, le film aurait eu l’allure, l’éclat et aussi les défauts que BURGE, malgré ses qualités, ne pouvait aucunement apporter.

    C’est un peu ce que l’on peut reprocher à HESTON à cette époque, non pas son implication artistique, qui est férocement sincère de bout en bout, mais peut-être sa tendance à jouer la sécurité et se contenter de « metteurs » parfois un peu ternes, comme le furent DEARDEN ou NELSON quelques années avant BURGE … 

    L’aspect bancal et insatisfaisant de cette situation va, dés lors, scinder le groupe en deux factions, celle qui fait confiance à HESTON , notamment JOHNSON et GIELGUD qui sont ses amis, et celle qui dés le début semble se réjouir du four en prévision, VAUGHN,CHAMBERLAIN, et surtout le nouveau venu , Jason ROBARDS !

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    Formidable comédien contemporain et acteur de thêatre renommé, ROBARDS est pourtant à peu près aussi adapté au rôle de Brutus que Sylvester STALLONE le serait à celui du roi LEAR ; incapable de monter à cheval, mal à l’aise en armure, visiblement infoutu de donner quelque substance à ce qui est le plus beau personnage de la pièce, il passe complétement à côté du rôle, entraînant dans sa morosité les autres américains de la bande ( dont VAUGHN qui ne cessera de se gausser de la superstar HESTON) et surtout, plombant toutes les scènes ou il apparaît, c’est-à-dire la moitié de la pièce... même HESTON, peu connu pour dire du mal de ses collègues, ne pourra s’empêcher d’écrire à son sujet : «  Je dois dire que j’ai rarement vu un bon acteur jouer aussi mal dans un bon rôle que Jason en Brutus ; il semble n’avoir aucun vrai sens de la langue, ses mots tombent de sa bouche, soit totalement verbeux, soit totalement plats » ((journals,1970) ; il faut dire que Robards ne s'était pas donné la peine de lire la pièce avant le tournage, ce qui ne pouvait certainement pas l'aider à capter son personnage! Pour l'aider à s'en sortir, Johnson prit sur lui de lui consacrer quelques séances de "prose Shakespearienne, sans trop de succès, cependant"

    Privée d’un atout crucial, la compagnie va se rabattre sur trois éléments importants pour, disons, sauver les meubles, à savoir GIELGUD (impérial en César, mais on ne pouvait en attendre moins) JOHNSON,( réellement formidable pour camper le noir et amer Cassius) , et surtout un CHUCK totalement inspiré en Marc-Antoine, pour ce que lui-même définit comme un rôle facile, un de ceux qui, si on les loupe, doit vous donner envie d’arrêter SHAKESPEARE !

    Facile ou pas, il faut admettre que la prestation hestonienne dans le rôle est excellente, et que son interprétation du fameux monologue devant la dépouille mortelle de César est digne d’éloge ; tout y est : la fourberie du politicien, le coté manipulateur, et en même temps la colère et l’émotion sincère, portés par une voix puissante et expressive, musicale et grondante, bien plus shakespearienne, finalement, que la version maniérée et pseudo-moderne de BRANDO, qui, sur ce coup –là, a manqué le coche !

    Après un tournage difficile en Espagne, du fait du manque de moyens pour la bataille finale bien réglée par Joe CANUTT à qui CHUCK a fait appel, le film se termine sans accroc à LONDRES, pour être montré en ANGLETERRE en juillet 70, et faire un tel flop critique et public qu’il ne sera quasiment pas distribué en EUROPE, et très peu aux USA ou de toute façon, aucun film shakespearien ne fait recette en général.. Beaucoup d’efforts pour un résultat décevant, mais comme nous le savons, cela n’empêchera pas HESTON et SNELL de repartir très vite sur un projet analogue, dont nous reparlerons bientôt.

    Pourtant, malgré les défauts et les manques que l’on peut constater dans ce film, très sévèrement critiqué par HESTON himself, on y trouve des qualités qui n’en font certainement pas, comme on a pu l’écrire, «  le pire film shakespearien de tous les temps » ! je ne saurais souscrire à ce point de vue, car, malgré tout, on y perçoit la passion et l’engagement d’une personne pour son projet, il est seulement regrettable qu’il ait été presque le seul, à y croire vraiment.

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    A CECILE, bien sûr...

  • CHARLTON HESTON , UNE MORALE AU CINEMA . par Renaud

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    DIX ANS, jour pour jour après le décès d’une des dernières « icones » de la grande époque du cinéma hollywoodien, il est difficile de ne pas être surpris, en tous cas dérouté, par le manque de respect et l’oubli poli qui caractérisent l’attitude des média, du milieu du cinéma et la vision du grand public , à l’encontre d’un homme dont la carrière artistique reste considérable.

    NOUS parlons en effet ici d’un comédien d’une stature et d’une aura comparables à celles des plus grands, qui a œuvré avec les meilleurs metteurs en scène, travaillé sans recherche de bénéfice pour le bien de la communauté des acteurs à la tête de la SAG ( screen actor’s guild) et d’une manière générale, donné à l’ensemble de son travail au cinéma une cohérence et une MORALE, au sens noble du terme, qui mériteraient, à tout le moins, le respect et l’approbation de ses contemporains ….

    OR, le moins qu’on puisse dire, sans entrer dans les détails des formes de rejet dont il a été victime depuis une vingtaine d’années, c’est que la « communauté » du cinéma continue à ignorer l’acteur et le personnage public HESTON de manière définitive, et qu’il y a peu de chances que des voix s’élèvent pour protester contre cet ostracisme, que l’on célèbre ou pas le dixième anniversaire de sa mort ; il se peut même que, dans un nouvel amalgame spectaculaire, certains profitent des récents et dramatiques évènements survenus aux USA pour discréditer un peu plus l’homme en le tenant pour responsable indirect de ces crimes…

    TOUT est en effet possible dans un monde où, malgré l’omniprésence des média, la mémoire et le respect des faits semblent perdre toute valeur ; et c’est pourquoi il nous parait utile, particulièrement aujourd’hui, de rappeler à ceux qui tendraient à l’oublier, que HESTON, loin d’être un fanatique maniaque des armes à feu, était avant tout un humaniste, un « homme de conscience », parfaitement informé du pouvoir de persuasion du cinéma, et qu’il avait à ce niveau un sens aigu de ses responsabilités, pas seulement en tant qu’artiste, mais aussi en tant que citoyen !

    Voué par sa culture, son amour de l’histoire et sa passion pour les grands personnages à tenir un certain type de rôles à l’écran, HESTON a pu sembler, contrairement à certains de ses contemporains, se tenir à l’écart du monde réel et de ses préoccupations, mais cette réduction, pratique pour ses détracteurs, ne résiste pas à l’examen ; pour quelques rôles à caractère biblique ou assimilé, comme BEN-HUR ou LES DIX COMMANDEMENTS, il a surtout cherché à construire des personnages en accord avec son éthique et sa morale,qui impliquaient avant tout une ligne de conduite généreuse, le respect des autres et de leurs différences, une admiration certaine pour une « élite » artistique et politique, une inquiétude profonde pour le devenir de l’humanité, et surtout, la plus grande prudence quant à la violence et ses mécanismes !

     

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    QUAND, dans les années 70, le cinéma américain sombrait justement, dans la célébration de l’auto-défense et une fascination nauséabonde pour la violence expéditive et l’auto-défense, HESTON refusait ce type de rôles, pour lesquels ses contemporains MC QUEEN, EASTWOOD et surtout BRONSON sont devenus illustres, sans que leur image actuelle en soit pour autant ternie, curieusement d’ailleurs ! tandis que l’inspecteur HARRY et BULLIT remplissaient les salles, lui n’acceptait quasiment aucun rôle de flic redresseur de tort, à part celui du policier THORN dans SOYLENT GREEN, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne donne pas une image vertueuse de sa corporation : corrompu, cynique et prêt à tout pour survivre, il ne retrouve son humanité que dans la mise à bien d’une enquête ou la collusion entre la police et l’état est révélée au grand jour …et on sait à quel point HESTON tenait à ce rôle ! dans le même ordre d’idée, pour en rester à la science-fiction, comment ne pas prendre en compte sa vision désabusée de l’avenir de l’Homme, quand il choisit d’interpréter avec ambiguité le survivant ancré dans son habitat social de THE OMEGA MAN ou le cynique misanthrope TAYLOR de PLANET OF THE APES, se moquant du pathétique désir de gloire de ses collégues astronautes ainsi que du petit drapeau américain « planté » sur le sol de la planète qu’ils croient avoir découverte !

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    ET les exemples abondent, qui contredisent, tout au long de sa carrière, cette idée préconçue que HESTON n’aurait été qu’un clone de John WAYNE, portant haut et fort les valeurs de son pays sans se poser de questions…si cela avait été le cas, il n’aurait pas refusé le rôle de TRAVIS dans ALAMO, ou celui de CUSTER quelques années plus tard ! il n’aurait pas non plus accepté de jouer ce Major DUNDEE obsédé par la guerre et incapable de construire une relation amoureuse, et encore moins celui de Charles GORDON, l’homme qui abolit l’esclavage au SOUDAN et combattit les armées de l’Islamisme avec une badine sous le bras pour toute arme….

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    Ne trouve t’on pas dans les exemples cités la preuve évidente d’une cohérence de pensée et d’une vision sceptique de la violence et des moyens qu’elle emploie ? dans le même ordre d’idées, la vision que HESTON avait des droits de l’homme et du respect des différentes communautés aux USA se retrouve au cinéma, dans son interprétation, risquée pour l’époque, de l’obtus et antipathique KING ROWLANDS dans le méconnu DIAMOND HEAD ou, à un niveau plus extrême encore, du capitaine trafiquant de main-d’œuvre asiatique dans MASTER OF THE ISLANDS de GRIES !

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    IL nous semble que, tout au long de sa carrière, en dehors du fait qu’il ait pu faire des choix artistiques osés reflétant son audace et sa volonté de ne pas s’en tenir à une formule payante, HESTON a toujours pris soin de choisir des sujets véhiculant des valeurs qu’il trouvait honorables…pour nous, en dépit des égarements que nous constatons vers la fin de sa vie, il apparait comme une logique dans son comportement d’artiste et il n’y a pas grande différence entre le policier de TOUCH OF EVIL, ce mexicain conscient de l’âpreté de son métier, et le Thomas MORE de A MAN FOR ALL SEASONS, cet humaniste au service de la libre pensée prêt à se sacrifier pour que le droit individuel puisse s’exprimer malgré la pression du pouvoir, royal ou autre…

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    OUI, il s’agit bien du même homme, animé des mêmes idéaux, et globalement persuadé que le libre-arbitre de l’individu doit avoir préséance sur la collectivisation de la pensée et la mainmise des appareils, d’état ou autres …bien sûr, on peut en rester par facilité à l’image « rassurante » d’un homme borné et défendant des valeurs obsolétes, mais l’examen de son travail et des pièces maitresses de son œuvre laisse à penser qu’il n’a jamais été cela, bien au contraire.

    ET donc, dix ans après sa mort, sachant que les média ne sauraient se pencher avec objectivité sur un personnage aussi complexe, il nous a paru souhaitable d’opérer cette « mise au point », par respect pour sa mémoire, et, qu’on le veuille ou non, la ligne de conduite d’un authentique moraliste.

    signature_5.gif      ... A Cécile 

     

     

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  • THE OMEGA MAN : chapitre 2 : DERRIERE LE MIROIR

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     A première vue," THE OMEGA MAN" de Boris SAGAL, tel qu'on le perçoit maintenant près d'un demi-siècle aprés sa sortie, pourrait apparaitre, comme l'écrivait le critique anglais B Mac CABE en 1994 comme un " film hors de son temps"... IL est vrai que l'histoire de ce chercheur devenu par la force des choses le seul survivant d'un monde décimé par une guerre bactériologique, et livré à lui-même dans un LOS ANGELES désert, a quelque chose d'irréel, d'onirique, comme un cauchemar éveillé où le spectateur, fasciné, aurait tendance à s'identifier à ce héros. D'autant plus qu'il est joué par Charlton HESTON, icône rassurante pour le public de l'époque ; et pourtant, ce sujet apparemment "hors du temps" est au contraire bien ancré dans la réalité des années 70, grâce à l'habileté du scénario des époux CORRINGTON !

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    CERTES, la fin du film nous montre ce Christ moderne sacrifier sa vie et offrir son sang pour sauver ses frères repentis, et c'est d'ailleurs cette vision symbolique qui est restée dans bien des mémoires à la sortie du film, et l'a rendu impopulaire dans les médias bien-pensants, notamment européens, contrairement à "PLANET OF THE APES" et "SOYLENT GREEN" dont le discours écologique et libéral était limpide et cohérent, le discours du "SURVIVANT" parut nauséabond et HESTON fut,bien malgré lui, assimilé à un "Homo Americanus" sûr de son droit et toujours prêt à user de ses flingues pour éliminer les "sous-hommes" qui hantent les rues de la ville...Gérard LENNE parla de "Superman militaire" et même récemment, une critique de TELERAMA dont je tairai l'identité vit une relation évidente entre le personnage de NEVILLE et le président de la NRA dans ses vieux jours !
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    ON ne peut nier que le film fut conçu pour un large public par le staff de la WARNER pour être un "big money maker" et qu'ils n'avaient pas lésiné sur les moyens pour en faire un "blockbuster" de l'été 71, loin de toute considération intellectuelle ! mais comme toujours dans le cas des grosses productions de l'époque, il faut pouvoir se promener derrière le miroir, et distinguer, au- delà de l'apparence du film ; a priori un "thriller horrifique", les nombreux symboles et éléments contre-culturels qui sont présents dans son scénario et sa narration, et ne sont, à notre avis, aucunement le fruit du hasard !

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    Quand on voit HESTON-NEVILLE parcourir les rues dans sa décapotable en écoutant de la musique légère, et tirer sur tout ce qui bouge à l'occasion, on peut bien sûr en tant que spectateur procéder à une sorte d'identification à ce héros froid, méthodique et apparemment très à l'aise dans son environnement, mais on est en fait très vite confronté aux failles et aux doutes du personnage, à sa vraie nature : c'est en fait un angoissé, traumatisé par le souvenir d'une guerre impitoyable,tourmenté par sa frustration sexuelle (sous-entendue par certaines images) rongé par l'alcoolisme, et surtout désespérément seul, ne va t'il pas, dans une séquence mythique, visionner pour la énième fois WOODSTOCK, symbole d'une contre-culture à laquelle son passé de scientifique de l'armée devrait le rendre insensible ? petit à petit, l'image positive de ce héros fait place à de nombreuses zones d'ombre, la moindre n'étant pas la motivation haineuse qu'il éprouve pour la "famille", de prime abord un ramassis de mutants fanatiques, mais au fond surtout un groupe d'individus meurtris par "la peste" et rendus quasiment aveugles, et dont on peut comprendre le refus de tout ce que NEVILLE représente ! guidés par l'ancien journaliste MATHIAS, pour qui NEVILLE représente " le dernier des morts, symbole d'un passé ou la science offrait moins qu'elle détruisait " et surtout "un scientifique, un homme qui n'a jamais rien compris, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à comprendre ",  ils ne peuvent qu'obéir à la logique que le destin leur a tracé....
     

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    C'est aussi là que le scénario des CORRINGTON devient très intéressant, car il renvoie en quelque sorte dos-à -dos NEVILLE et MATHIAS, chacun représentant une vision destructive de son prochain, l'un par son entêtement à éliminer tout ce qui lui rappelle la faillite de l'humanité, l'autre par son acharnement presque désoeuvré, à détruire la famille, soi-disant parce qu'elle le menace, mais surtout pour préserver à tout prix, son "habitat social", car NEVILLE , et c'est très bien souligné par le jeune DUTCH quand il se moque de son refus de changer de lieu d'habitation, tient avant tout à ne rien changer, conserver sa maison, ses objets, ses"gadgets"; tout ce qui le rattache à son passé, alors qu'il aurait pu depuis longtemps partir et trouver un nouveau sens à sa vie," c'est là que j'ai toujours vécu, et aucun fils de p...ne me fera jamais partir " ce que le film explique clairement, c'est que, tout comme MATHIAS, NEVILLE est une victime de son histoire et porte un fardeau bien trop lourd pour ses (même larges) épaules....c'est un aspect du film dont HESTON était très fier, et on ne peut que rendre hommage à la manière avec laquelle, par petites touches,  il est parvenu à mettre en lumière la détresse de son personnage.

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    C'est la rencontre de NEVILLE avec LISA, jeune femme noire déterminée, libre dans sa féminité et parfaitement capable de lui tenir tête, qui constitue le tournant du film, non pour aménager une happy-end de circonstances, mais pour provoquer en lui l'ouverture vers un monde nouveau, à fabriquer de toutes pièces puisque le précédent n'est plus que ruines... EN cela, le propos du film n'est nullement réactionnaire mais purement rousseauiste, puisqu'il prend en compte que seul un "nouveau monde" pourra effacer les torts de l'ancien ! "ou va t'on aller?"  demande un DUTCH un peu incrédule à NEVILLE  " loin, très loin de tout ce qui a déja été construit, là ou nous serons les premiers à faire quelque chose de nouveau" ce à quoi DUTCH répond : " un jardin d'EDEN ,mais nous nous méfierons du Serpent " à cet instant du film, NEVILLE semble avoir renoncé à ses démons, tout comme TAYLOR le misanthrope finissait par défendre ce qui reste de l'humanité dans APES....on est donc très loin, à ce stade de symbolique pas lourdingue grâce à l'écriture intelligente des époux CORRINGTON, d'une quelconque célébration de "l'homo americanus!"

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    Lorsque NEVILLE meurt, les bras en croix dans la fontaine au petit matin,il apparait effectivement comme un CHRIST rédempteur versant son sang pour permettre à ce qui reste de l'humanité de reprendre sa route, par son allusion à une religion unique, le propos peut paraitre outré , voire réactionnaire, mais on ne saurait l'éloigner du contexte : NEVILLE mort, DUTCH le jeune savant pacifique, qui représente la jeunesse et l'espérance, emmène avec lui LISA et quelques enfants que le sérum pourra sauver, et tourne ainsi le dos à la famille, symbole d'un passé promis à une mort prochaine, et aussi à NEVILLE, l'homme réformé, certes, mais néanmoins sacrifié pour que les survivants, en se libérant de tout ce qui est lié au vieux monde disparu, puissent tenter de ne pas en répéter les erreurs et donc en construire un autre....

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    De NOS JOURS, beaucoup d'amateurs de SF préfèrent APES ou SOYLENT à cet OMEGA MAN pas si facile à décrypter, mais je ne me range pas de cet avis, en dehors des qualités visuelles et de l'imagination certaine qui embellissent l'ouvrage à chaque vision, sans même évoquer l'excellente interprétation des trois principaux comédiens, la richesse et l'ambiguité du propos, justement, me semblent toujours captivantes et résistent plus que bien à l'usure du temps ; parce que, justement la question du devenir de notre humanité,traitée ici avec intelligence, reste un sujet intemporel et indémodable.
     
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  • THE OMEGA MAN : chapitre 1 " La genèse d’un diamant noir "

    PUBLIE LE 6 MARS 2017

    MAJ LE 5 JANVIER 2018

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    Affiche française du film sorti à Paris en octobre 1971

     

    Quand on évoque un film comme « the Omega Man » (le survivant), on a naturellement tendance à penser à son principal interprète, à l’auteur du roman qui l’a inspiré, ou aux comédiens qu’il a pu révéler, mais rarement à Orson WELLES. Pourtant, c’est au gargantuesque réalisateur et acteur, ami de longue date de CHUCK, que l’on doit certainement, sinon l’existence, du moins l’origine de cette œuvre !

    En effet, c’est peu de temps après le tournage de « Touch of evil » (la soif du mal) que le génial Orson, jamais à cours de projets qui ne verront jamais le jour, y compris avec CHUCK, lui met dans les mains un roman de Richard MATHESON paru quelques temps avant, en lui suggérant qu’il y a là matière à faire du bon travail, « quelque chose de différent ». Car, déjà à l’époque, star montante du cinéma, HESTON s’intéresse à des projets, sinon décalés, du moins différents de la moyenne des scénarii qu’on lui propose. Il lit le roman en quelques heures dans l’avion et est fasciné par le potentiel dramatique de cette histoire qui raconte la lutte pour la survie d’un homme, dernier représentant de son espèce détruite par une guerre bactériologique, à l’issue de laquelle les rares survivants, sauf lui, sont devenus des vampires. Le roman reste présent dans l’esprit de CHUCK, mais comme il se retrouve impliqué dans d’autres projets plus importants, notamment « Ben Hur », le sujet reste en stand-by pendant plusieurs années. C’est en travaillant avec son producteur et ami Walter SELTZER, à l’élaboration de nouvelles idées, que CHUCK se souvient du roman que WELLES lui avait fait découvrir. Mais impossible d’en retrouver le titre, ni même son propre exemplaire perdu dans son immense bibliothèque. Finalement, CHUCK suggère à SELTZER le titre « I am legion » et même « my name is legion », mais non « I am legend » (je suis une légende) qui n’est pas encore devenu une œuvre culte de la littérature SF. En voyage à Londres, SELTZER va trouver « I am legion » et douter un peu de la santé mentale de son poulain, car il s’agit d’un épais volume de statistiques sur la démographie mondiale (on est loin du sujet !).

     

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    Walter SELTZER (1914-2011) producteur, ami de CHUCK avec qui il fera quelques-uns de ses meilleurs films

    Ayant fini par trouver le bon livre, les deux hommes se rendent vite compte du potentiel cinématographique de l’ouvrage, mais aussi de ses limites : raconter la solitude d’un individu entouré de zombies dans une immense ville déserte leur parait un projet fascinant et parfaitement réalisable, d’autant que CHUCK sort du triomphe de « la planète des singes » et peut s’imposer comme un héros de SF plausible. Mais mettre en images les laborieuses recherches du héros pour déterminer le pourquoi du vampirisme leur parait délicat : à l’écran, ça ne passe pas ! Leurs doutes sont renforcés par la vision d’un sombre nanar réalisé par Sydney SALKOW en 1964, où Vincent PRICE joue le rôle de Robert NEVILLE, et y combat les vampires, ce qui est fidèle à la trame du roman, mais leur semble plus que frôler le ridicule à l’écran. HESTON dira du film : « c’est incroyablement mauvais, mal joué et mal dirigé, je ne comprends pas comment une pièce aussi prometteuse peut générer un navet pareil ! » Jugement sévère, mais qui n’entachera pas son amitié avec Vincent PRICE.

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    Vincent PRICE dans « The last man on earth » de Sydney SALKOW, où il interprète assez lourdement le personnage de NEVILLE…

     

    C’est à partir de cette vision du premier film que les choses vont s’améliorer, et un vrai scénario, indispensable pour obtenir l’accord de la WARNER, se mettre en place. On a beaucoup critiqué, à tort selon nous, le fait que les vampires de l’original aient fait place à des zombies, rendus incapables de supporter la lumière du jour, du fait des radiations provoquées par la guerre bactériologique qui a précédé ; mais il faut comprendre qu’en 1970, les fantômes de la guerre froide et de la peur atomique étaient plus que présents dans l’inconscient collectif, et qu’il était déterminant de les évoquer pour captiver le public. Par ailleurs, les films utilisant la mythologie vampirique (comme la série des « Dracula » avec Christopher LEE), étaient encore très en vogue à l’époque, et le souhait de CHUCK et SELTZER était de proposer un récit plus actuel, une sorte de « thriller horrifique », selon les propres termes de l’artiste.

    Une scientifique de renom, Joyce CORRINGTON, et son mari William, professeur de littérature, vont donc s’atteler à la tâche de modifier certains aspect du roman, sans lui retirer son noir pessimisme, l’absurdité de ses situations et le thème essentiel de l’homme seul qui se rattache à son habitat et ses références pour ne pas sombrer, aspects sur lesquels nous reviendrons plus tard. Truffé de références littéraires et de symboles gothiques, ce scénario déjanté échappera totalement aux décideurs de la WARNER qui ne veulent qu’un film de SF percutant, une sorte de « Ben-Hur contre les vampires » et vont rapidement, fin 1970, permettre au film de se faire, alors que l’industrie du cinéma US connaît une crise sans précédent !

    La recherche d’un metteur en scène sera courte, car Sam PECKINPAH refuse l’offre généreuse de CHUCK (qui lui propose le « director’s cut ») et SCHAFFNER n’est pas libre. On confie donc le travail au metteur en scène d’origine russe Boris SAGAL, remarquable spécialiste de la SF à la télévision, mais garçon un brin caractériel. Loin d’être un « yes man », il va s’impliquer dans le processus créatif et jouer un rôle essentiel dans l’intégration des jeunes comédiens, notamment Rosalind CASH et Paul KOSLO. CHUCK passera une grande partie du tournage à lui éviter d’en venir aux mains avec son directeur de la photo, Russel METTY, figure légendaire d’Hollywood qui se targue de donner des leçons de mise en scène au nerveux Boris. Mais la préparation et la réalisation se passeront globalement sans accrocs, hormis la nécessité absolue de tourner beaucoup la nuit et très tôt le matin pour que les rues désertes d’un quartier de Los Angeles, bouclé pour l’occasion, ne laissent pas apparaître des figurants imprévus. Et CHUCK imposera Antony ZERBE, dont il pense qu’il est le seul à pouvoir jouer MATTHIAS, le fanatique leader de la « famille », cette secte de survivants qui pourchassent Neville quand la nuit tombe…

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    Boris SAGAL (1923-1981), metteur en scène talentueux mais tourmenté, disparu accidentellement pendant le tournage d’un épisode de « Twilight zone »

     

    « The Omega Man », sorti à l’été 1971, va être un grand succès public aux USA, ce qui aidera CHUCK à produire cet « Antony and Cleopatra » dont il rêve depuis longtemps. En partie démoli par la critique à sa sortie, traité de film fasciste par ceux qui n’en comprennent pas le message, il va devenir, au fil du temps, une œuvre culte, un film-référence, et, finalement, un intemporel classique de la science-fiction.

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    Anthony Zerbe dans le rôle de Matthias

    La richesse de son propos et la densité de son contenu justifient pleinement ce statut, et c’est ce dont nous traiterons prochainement…

    Auteur : Renaud
    Script-girl : Cécile