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Cinémonde - Cinérevue etc.... - Page 4

  • CHARLTON HESTON : Un idéal masculin pour la femme ? Ciné-Revue fin 1965

    Un bien curieux titre pour parler de Charlton Heston. 

    Il s'agit d'un article signé Joan Mc Trevor du magazine CINE-REVUE, datant de la fin d'année 1965. 

    En relisant cet article, rétrospectivement, je me rends compte que la place des femmes à cette époque n'était pas particulièrement enviable. Epouse de Chuck ou bien d'un citoyen lambda, c'était elle en effet, qui s'effaçait pour laisser la première place à son époux dans la société. De plus, si elle voulait exercer une activité professionnelle, elle devait en demander " l'autorisation " à son homme, et, tout me laisse à penser que Lydia n'a pas échappé à la règle. Ce ne fut probablement pas de gaîté de coeur qu'elle s'effaça devant la carrière de Chuck. Le jeu en valait certainement la chandelle, mais je continue à croire que son sacrifice était surtout lié à la mentalité de l'époque. 

    J'ose aussi penser, toujours à la lecture de cet article, que Chuck était un peu " macho ",  si tout ce qui est écrit est authentique, et il n'y a pas de raison d'en douter. Mais là aussi, c'était tout une époque...

    C'est mon opinion tout à fait personnelle. 

    J'ai recopié l'article car il est illisible sur les clichés que je publie. 

     

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    Charlton dans le film " LE SEIGNEUR D'HAWAII " (1962) 

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    Je le connais depuis de longues années. C'est un ami, un vrai. Je dirai aussi à l'intention de celles pour lesquelles il personnifie l'idéal masculin que c'est l'homme le plus gentil de la terre. Car il en est ainsi : dans un milieu comme celui de la jungle hollywoodienne, où l'amitié est souvent un vain mot, où les sentiments sont excessifs comme l'est généralement, l'existence de ceux qui s'épanouissent sous le soleil artificiel des " sunlights ", où il suffit d'un rien pour bouleverser un paysage familier, dans un tel milieu, dis-je, Chuck est une exception : un " type bien " dont l'existence est à la fois harmonieuse et normale à cent pour cent, qui n'a cessé de garder des attaches étroites et solides avec les réalités courantes. Devant lui les potineuses professionnelles sont désarmées : charmées sans aucun doute — le contraire serait incroyable — mais un peu piquées tout de même parce qu'il n'inspire jamais le moindre écho croustillant, pace que le scandale ne l'a jamais éclaboussé, parce que tout ce qu'il fait est connu, étiqueté, limpide comme cristal de roche. 

    Il m'est arrivé de le plaisanter à ce sujet et il m'a dit un jour : " que voulez-vous, ma chère Joan : j'aime vivre une existence normale. Je ne critique pas ceux qui préfère la démesure, j'excuse même les excès de ceux qui recherchent, vainement bien souvent, le bonheur dans les excès. Mais vous voyez devant vous un homme heureux, qui a réussi à exercer le métier qu'il aime, le seul pour lequel il soit fait. J'ai toujours été économe et, grâce à cela, j'ai pu assurer à ma famille une agréable aisance. Je travaille régulièrement et on me confie des rôles qui sont passionnants à incarner. Pourquoi m'aventurerais-je dans des sables mouvants ? En réalité, je crois que je n'ai pas l'âme d'un aventurier ..."

    Un visage d'une autre époque

    J'aime la claire demeure des Heston; située au sommet d'une colline de Coldwater Canyon Drive, elle est toute en " lignes pures ", si je puis ainsi m'exprimer. Il y a incontestablement de plus somptueuses demeures à Hollywood mais celle-ci est à l'image des goûts simples du couple. Elle est surtout l'expression même de leur caractère, de leur façon de vivre et de concevoir l'existence. On s'y sent bien  : ce home a une vie intérieure. 

    " J'envie des comédiens comme Cary Grant et Jack Lemmon, me dit Chuck, parce qu'ils peuvent se contenter d'être eux-mêmes. Ils sont à l'aise dans n'importe quelle histoire moderne. Moi, mes producteurs ne sont heureux que lorsqu'ils peuvent me fourrer dans une armure ou une cotte de mailles. Il paraît que j'ai un visage d'un autre siècle ! Ce qui est certain, c'est qu'il m'empêche, ce visage, de jouer des rôles de notre temps. J'ai essayé bien sûr... "

    Il n'achève pas mais je sais ce qu'il pense : que les rôles modernes où il s'est risqué ne lui ont guère rapporté que des critiques. Il s'était emballé pour le scenario du " PIGEON QUI SAUVA ROME "et lorsque les prises de vues furent terminées, il dut se rendre à l'évidence qu'il avait couvé un oeuf de coucou : ce fut un insuccès notoire. Ce qu'il lui faut, à lui, pour s'épanouir complètement, ce sont des personnages plus grands que nature, ce qui ne signifie pas nécessairement des monstres. Je ne vois aucun comédien, à part peut-être un ou deux grands comédiens  classiques anglais, qui aurait pu être un Moïse plus vraisemblable dans " LES DIX COMMANDEMENTS ". Il fut un aussi remarquable " BEN HUR " et un " CID " prestigieux, trois films qui comptent parmi les plus grands champions de recettes du cinéma américain. Avec " SOUS LE PLUS GRAND CHAPITEAU DU MONDE ", peut-être le seul film où il ait trouvé un rôle moderne acceptable à l'optique du public. Il a plus fait pour les personnages d'époque que Laurence Olivier en personne. Un exploitant américain lui a fait un jour un compliment dont il pourrait — s'il était orgueilleux — tirer gloire : " Grâce à vous, les films où les gens écrivent avec des plumes d'oie sont revenus à la mode..."

     

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    Tel une jolie femme ...

    " J'étais bien décidé à ne plus sortir de chez moi, c'est-à-dire à ne plus tourner qu'à Hollywood pendant un an ou deux, poursuit-il. Mais dans notre métier, il est toujours dangereux de faire de grands serments. On m'a proposé dans " KHARTOUM "le rôle que devait primitivement tenir Burt Lancaster. Burt en a tout autant que moi assez de tourner à l'étranger. Alors il a refusé. Moi, j'ai lu le script et je me suis emballé..."

    Dans " KHARTOUM ", il tiendra un rôle d'action et portera l'uniforme ; son partenaire sera Laurence Olivier qu'il admire pour son étonnante formation classique et sa prestigieuse personnalité. Avant cela, il avait tourné " THE WAR LORD " : une histoire du Moyen âge où l'accent est mis davantage sur le comportement des héros de l'histoire que sur les mouvements de foules et l'ampleur des décors. Chuck appelle cela : " Une histoire moderne en costumes ". Avant " THE WAR LORD ", il y a eu " L'AGONIE ET L'EXTASE ", où il a évoqué la figure d'un titan : Michel-Ange. Je sais qu'avant de se risquer à incarner celui-ci, il a lu tous les ouvrages importants ayant trait à ce génie et à son époque. Et ses scrupules l'ont fait hésiter avant d'apposer sa signature au bas de son contrat : les Italiens accepteraient-ils un Américain sous les traits d'un des plus purs héros de leur histoire ? Un peu le cas, en somme, de Burt Lancaster personnifiant un prince sicilien dans " LE GUEPARD "... Mais tout s'est fort bien arrangé : je n'ai pas encore vu Charlton Heston dans " L'AGONIE ET L'EXTASE " mais des échos, extrèmement louangeurs, me sont parvenus.  

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    Il y a récemment refusé un rôle dans " THE BATTLE OF THE BULGE " uniquement parce que le film devait se faire en Espagne, pays où il est pourtant chez lui, y ayant beaucoup travaillé : " Mon unique raison était que je voulais rester chez moi, au milieu des miens. Cela m'aurait pourtant plu de changer d'emploi en incarnant un officier nazi arrogant, dit-il.  Du point de vue purement professionnel, ç'aurait été une sorte de défi. Mais c'est l'homme d'intérieur qui a gagné... "  Pas pour longtemps d'ailleurs puisqu'il prendra incessamment le chemin de Londres et, peut-être, si les évènements extra-cinématographiques le permettent, du Soudan.  Et Chuck de rire dans sa barbe : " Un comédien a les mêmes privilèges qu'une jolie femme : le droit de changer d'avis si cela sert ses desseins et ambitions... "

    Lydia : épouse aimante et clairvoyante

    Lydia Clarke est l'idéale compagne de cet homme au caractère égal et qui a la réputation de n'avoir jamais eu de mots avec aucun de ses producteurs, bien qu'il ne soit pas comme un pion de damier : il ne se laisse pas manoeuvrer. Lydia non plus ne se laisse pas manoeuvrer : elle sait ce qu'elle veut et vous savez comme moi que derrière tout grand homme, il y a une force motrice, en général une " faible " femme. Les Heston forment déjà un vieux couple : ils se sont mariés en 1944, ils ont eu leurs petites querelles, leurs menus différends, mais comme dans  toute association matrimoniale, ils ont fini par s'adapter l'un à l'autre, par se compléter. Leur fils Fraser Clarke est né neuf ans après leur union. C'est Lydia qui l'a voulu ainsi, prétend Chuck. Elle disait : " Au moins si nous ne nous entendons pas et si nous divorçons, il n'y aura pas de victime. Mon coeur se serre quand je pense à tous les innocents nés des éphémères unions d'artistes... "

    Très sagement aussi, Lydia, qui était comédienne, a mis sa carrière en veilleuse afin qu'il n'y ait qu'un seul comédien dans la famille. Il lui arrive encore de remonter sur une scène, de jouer une pièce aux côtés de son mari, mais jamais pour bien longtemps : l'espace de quelques semaines, ce qui lui donne le temps de " raboter " — comme elle dit — " son prurit professionnel ". Elle est une épouse parfaite et une mère attentionnée. Il y a quelques années, les Heston ont adopté une petite fille " parce qu'il n'est pas bon qu'un enfant reste unique : cela lui confère souvent un complexe de supériorité et il n'y a rien de plus insupportable... "

    Un insolent bonheur

    Elle n'est pas jalouse des succès de son mari, bien au contraire. Ni des partenaires qu'il serre dans ses bras. Chuck intervient d'ailleurs pour dire que, dans ce domaine il n'est pas tellement privilégié : " Pour les personnages que j'incarne, les femmes n'ont pas tellement d'importance ; ils ont d'autres soucis que de roucouler des serments d'amour. En Moïse, mon seul souci était de conduire les Juifs hors des frontières d'Egypte : c'était une tâche titanesque. Ben-Hur avait d'autres préoccupations que de filer aux pieds d'Esther. Dans " le Cid ", Chimène n'était là que pour rendre le film accessible au grand public. Dans " Les 55 jours de Pékin ", la charmante comtesse  était très rapidement liquidée : c'était un film d'hommes. Pas question de femme pour Jean-Baptiste  dans " La plus grande histoire jamais contée ", bien-entendu. Il n'y a pas eu de femme dans la vie de Michel-Ange et le film, dans ce domaine, fait une légère entorse à la vérité historique.  Vous voyez que Lydia n'a vraiment aucune raison de s'émouvoir : elle m'a tout entier si on peut dire ! "

    Et les époux d'éclater de rire. 

    Au début, ce bonheur a paru insolent aux yeux de ceux qui font " mousser " Hollywood par mille potins tendancieux et autant d'allusions perfides. Et puis, ils ont bien dû se rendre à l'évidence : en dehors de l'exercice de son métier, il n'y a rien à dire au sujet de Chuck. Ce qui ne l'empêche, soit dit en passant, d'être une des plus passionnantes figures de l'Olympe hollywoodien. Ce qui tend à confirmer que, sans scandale, il y a aussi moyen de réussir au cinéma. 

    Joan Mc Trevor

     

     

     

     

  • CHARLTON HESTON STORY : Cinémonde N° 1620 du 5 octobre 1965 - épisode 5 & fin.

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    5/UN HOMME, UN VRAI !

    RESUME DES CHAPÎTRES PRECEDENTS. — Né dans les sauvages forêts du Michigan, Charlton Heston, qui n'a pas le format ni le physique courants, apprend son métier à la radio, à la TV alors vagissante, mais s'affirme dès son arrivée à Hollywood et, depuis quinze ans, y tient des rôles de géant. 

    Le succès est corrosif. Le  sien était solitaire. En onze années de mariage, il n'avait guère vécu avec sa femme plus de cinq ans. C'est par superstition qu'il conservait à New York son petit logement sans chauffe-bain où ils n'habitaient jamais, ni l'un ni l'autre. Avec son premier gros salaire, il avait acheté des hectares de forêt, au Michigan. Il n'aimait pas la vie d'hôtel. Il lui fallait loger ses livres, ses disques, ses milliers de croquis. Il avait besoin de racines... Il vêtait, animait, abandonnait la peau et la défroque de personnages fabuleux. En lui se faisait la synthèse de ce  Rodrigue qui, pour les Espagnols, est un preux, pour les Français un amoureux, dont il fit un homme, comme humains étaient son Moïse, ou son Buffalo Bill, ou son Andrews Jackson. Mais lui, dans tout cela, il se perdait un peu...

    Lydia jouait en tournée " sept ans de réflexion ". Les années de service comptent double, celles que son mari avait passées aux Aléoutiennes ne comptaient pas. Par conséquent, le titre de cette dernière pièce était de circonstance. Elle annonça que, toute réflexion faite, elle allait avoir un enfant. 

    Cela changeait tout. Un couple peut tenter le diable et vivre à un continent de distance. Pour un enfant, il faut une famille, une vraie maison, un foyer. Lydia accepta sans grimace d'interrompre sa carrière pour se consacrer à son fils. Le petit Frazer (on avait par ce nom renoué avec les lointains ancêtres français), eut Cecil B. de Mille pour parrain et débuta à l'écran alors qu'il n'avait pas trois mois. Il fut Moïse enfant. Son premier rôle et son dernier, jusqu'à nouvel ordre. Car son père le verrait sans doute avec plaisir faire un métier qu'il aime, et respecte, et sert de toutes ses ressources. Mais il veut que Frazer le choisisse pour de bonnes raisons, en temps et en heure. 

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    NOMADE, MAIS ORGANISE

    Mais il faut d'abord avoir une enfance, une adolescence, mener à bien les études. Un des rôles en apparence écrasant que Charlton Heston a su assumer, et assouplir, et ajuster à ses propres mesures, c'est celui de père de famille. Grand voyageur, partageant sa vie entre Rome et Madrid, Hawaii et le Mexique, il est un nomade qui se déplace avec tout son monde, et plante la tente familiale en tous terrains. Son fils y a gagné de parler plusieurs langues sans effort et d'être déjà un petit citoyen du monde. Son père l'associe étroitement à tout ce qu'il fait. Cela a consisté d'abord à offrir à l'enfant une réplique des plus beaux costumes que portait le père. Mais, peu à peu, l'intérêt s'est approfondi. Frazer est un enfant délicat, qui n'a pas hérité la vigueur physique de Heston, bien qu'il sache nager, monter à cheval, tenir une raquette. Il a, lui aussi, le don et le goût du dessin. C'est un petit garçon sage et grave, tendre, appliqué. On sent déjà qu'il sera autre chose que son père, mais quelque chose. Son père en est fier, d'une fierté qu'il ne cherche pas à déguiser par la brusquerie ou l'humour. Il considère qu'avoir un enfant, c'est ce qui peut arriver de plus extraordinaire et de plus indispensable.

    — Ce qui compense d'avoir perdu le Paradis...

    Il aurait aimé une fille. Elle n'est pas venue. Pour que Frazer ne soit pas un enfant unique, ses parents ont adopté la petite Holly, qui voyage elle aussi à travers le monde, ainsi que l'énorme chien Dragon. Pourtant, si l'on ne peut manquer de remarquer au passage les innombrables valises ou les animaux apprivoisés de vedettes tapageuses, la famille Heston se déplace dans un tranquille et discret confort. Ce n'est qu'à l'écran que son chef se fait remarquer.

    Il s'habille à Londres ou à Rome, et jamais ne viendrait sans cravate en un endroit où il convient de s'habiller. Il ne refuse jamais une interview et aime discuter de ses rôles, ou du rôle social du cinéma, de l'avenir de la télévision qu'il considère un peu comme une enfant égarée dans la facilité, gaspillant les dons les plus rares...Il étudie à fond ses rôles mais ne discute jamais avec le metteur en scène. 

    — Un film vaut ce que vaut son réalisateur, dit-il. L'auteur et l'acteur, à l'écran, comptent beaucoup moins qu'à la scène. 

    Toutefois, il n'a aucune intention de passer de l'autre côté de la caméra. Ce n'est pas son métier. Il a été acteur avant de venir au cinéma et espère continuer à être acteur, même si le cinéma cesse de lui offrir des rôles. Il est devenu producteur pour avoir un intérêt plus actif dans les films qu'il tourne. Il est un homme d'affaires avisé. C'est le devoir d'un père de famille. 

    — Heureusement qu'il existe des imprésarios, dit-il. Sinon, quand un rôles les emballe, les acteurs perdraient la tête. Moi par exemple, j'aurais joué Moïse pour rien...

    Ces rôles qu'il a si généreusement nourris de sa substance, il s'en est imprégné. On ne peut jouer Moïse face au buisson ardent sans se poser certaines questions. 

    — Un acteur ressemble au chiffon sur lequel un peintre  essuie ses pinceaux. On lave le chiffon, mais il garde des traces indélébiles...

    La familiarité de personnages exemplaires lui a enseigné ce qu'il savait d'instinct : la tolérance et l'exigence. Il est courtois, exact, discipliné, facile à vivre. Mais certaines faiblesses lui semblent inexcusables.

    Il ne pardonne pas les négligences professionnelles. Ni les plus évidentes, comme ne pas savoir son rôle ou compliquer la tâche de toute une équipe. Ni les plus volontiers admises, comme la désinvolture envers le public, ou l'extravagance. 

    — Aimer vraiment le métier que nous faisons, en être fier, ce n'est pas pour cela oublier qu'il y a peu de temps encore les acteurs étaient traités en saltimbanques, c'est vouloir ignorer que dans certains clubs et certains milieux, ils ne sont pas encore reçus...

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    SON ACTE D'AMOUR

    Il porte l'orgueil de sa caste avec le sentiment de ses limites, et s'interdit les complaisances qui précisément, aux yeux de certains, jettent sur les acteurs une ombre... Le scandale, le relâchement des moeurs, la combine lui répugnent. A travers ses perpétuelles randonnées, il demeure attaché à l'Amérique, accepte ses lois et ses taxes, ne cherche pas à frauder le fisc, ni a échapper à son code moral. Millionnaire, célèbre, gâté par la vie, on pourra dire que ce n'est pas difficile en ce cas de jouer le bon apôtre. 

    Précisément, il le joue. Et avec la conviction qu'il apporte à tout ce qu'il entreprend. Rompre des lances, c'est son emploi. Etre un citoyen respectueux de la morale ou de la règle, cela ne veut pas dire être lâchement et égoïstement conformiste. On le trouve à la pointe de toutes les croisades généreuses. Il ne recule jamais devant l'audace d'une idée s'il la croit juste. Il a milité pour l'égalité raciale, la protection de l'enfance, la dignité du métier d'acteur. Il a engagé dans ces campagnes sa responsabilité d'homme et de comédien. Tout son poids. Il est lucide. Comblé, il sait que tout bonheur est fragile. Cela n'empêche pas que chaque journée pleinement vécue est un triomphe. Conscient de tous les dangers et de toutes les limitations de la condition d'homme, il dédaigne les évasions illusoires : boire, se droguer, jouer les rebelles sans cause précise, se galvauder dans des aventures où l'amour n'est qu'une mauvaise excuse. Il pense d'ailleurs que l'amour fait partie de l'équilibre d'un être, comme la santé, doit l'aider et ne jamais le gêner, pour accomplir ce qu'il doit faire. 

    — Je n'ai en vérité, jamais joué les amoureux. Ni dans la vie, ni dans mes rôles. 

    L'amour pour lui, n'est pas une question de mots, mais de comportement. Cela se prouve et s'éprouve. Et cela, ne délivre pas, au fond, de la solitude. 

    Mais cette solitude est vivifiante. Il l'a aimée toujours. Il la retrouve chaque fois qu'il le peut. Dans ses forêts natales, à 10.000 mètres d'altitude, dans un Boeing, en face d'un nouveau rôle. Il reprend ses propres mesures. Ce qui l'épouvante, c'est au contraire la foule.  La masse humaine qui prolifère et bouillonne, sans discernement ni contrôle. L'humanité ne sera pas détruite par la bombe, elle succombera sous son propre poids. L'individu compte sur la masse et la masse l'écrasera. Déjà on suffoque dans les villes, sur les routes, les plages. Tout enfant qui naît, quelles que soient sa couleur et sa condition, doit être assuré d'une vie décente. C'est la responsabilité de ceux qui le mettent au monde. 

    — Tiens-toi droit, on te regarde... disent les mères à leur fils. 

    Dépasser les autres de la tête, par la taille et la chance, le talent et la fortune, cela oblige à se tenir droit. On a dit que Charlton Heston jouait des personnages anachroniques, avec ses armures, ses faucons, ses épées à deux mains. Il y a encore des faibles à protéger et des monstres à abattre en notre temps. Qu'il ait choisi de nous proposer le chevalier plutôt que le truand, c'est finalement un acte d'amour. 

    M.G.

     

    ≈ FIN ≈

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  • CHARLTON HESTON STORY : Cinémonde N° 1619 du 28 septembre 1965 - épisode 4

     J'avais laissé le blog en pause durant mes vacances qui viennent de se terminer.

    C'est donc avec plaisir que je vous retrouve pour vous offrir la suite de "CHARLTON HESTON STORY ", publié dans CINEMONDE N° 1619 du 28 septembre 1965.

    Notre grand homme s'y révèle une personnalité "en devenir", mais quelle promesse de talent de la part d'un futur "plus grand acteur du XXème siècle", n'en déplaise aux grincheux et gens de mauvais goût. 

    Nous sommes loin des écrits de journalistes s'intéressant aux peoples. Là, nous avons une belle analyse de la personnalité de Charlton Heston agréable à lire et écrite avec talent, sans flagonnerie. J'espère que vous appréciez cette "Story " comme je l'apprécie.

    Je l'avais lue en son temps, lorsque je collectionnais les CINEMONDE... Je suis donc heureuse de la "redécouvrir" en même temps que vous la découvrez pour certains et certaines d'entre vous.

    Ayant mis à profit mon temps de repos pour réfléchir de quelle façon simple et claire je devais présenter cette STORY, j'en suis arrivée à penser qu'il valait mieux que je copie les textes directement ici. C'est donc ce que j'ai fait pour ce numéro 4. Dans les jours à venir, je reprendrai les 3 précédents chapîtres pour les écrire directement, ce sera plus lisible. 

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    4 - PLUS GRAND QUE NATURE

    Résumé des chapîtres précédents : Aussitôt après avoir épousé une camarade d'Université, Lydia Clarke, Charlton Heston passe trois ans dans une base aérienne aux îles Aléoutiennes. Rendu à la vie civile, il ne trouve d'abord aucun débouché au théâtre mais s'affirme rapidement à la T.V. alors à ses débuts.

     

     

    La proposition que leur faisait cette petite station radiophonique de Caroline du Nord était tentante. D'abord,  c'était les fins de mois assurées. Ensuite, la section théâtrale jouissait, par la modestie même des moyens dont elle disposait, d'une belle indépendance. Surtout, Lydia et lui pourraient travailler ensemble. C'était suffisant pour les décider à aller vivre dans une petite ville aux horizons limités. 

    Mais ne vaut-il pas mieux être premier dans son village ?... Ils montèrent toutes les pièces qu'ils aimaient. Ils achevèrent ensemble leur apprentissage. Ils étaient sans complaisance, discutaient avec le même feu qu'aux cours de l'Université. Ils avaient un public, étaient des V.I.P., menaient une vie pleine et heureuse... Jusqu'au jour où ils s'aperçurent qu'ils plafonnaient. Ils allaient devenir des fonctionnaires de l'art dramatique. Ils hésitèrent à peine. 

    — Nous étions comme une grenouille qui se croit grosse parce qu'elle est enfermée dans un petit bocal.

    Ils avaient quelques économies. Pas assez pour New York, qui les terrifiait. Ils y étaient oubliés. Il rassura Lydia. 

    — J'aurai un rôle avant un mois. Une heure après son arrivée, il était engagé. Cela fait bien, dans sa biographie, de signaler qu'il a joué à Broadway avec la grande Katherine Cornell. En fait, il tenait plusieurs rôles à la fois : les comparses. Il aidait aussi un peu dans les coulisses. Il préféra les troupes de tournée, joua avec Lydia : "Vous ne l'emporterez pas avec vous ",  "Claudia", "la ménagerie de verre". Entre-temps, il ne dédaignait pas la radio, où il se sentait plus solide. Ni la TV : "Jane Eyre", "Coulez le Bismarck", "l'Emprise" lui valurent des admirateurs et bientôt un club se fonda, le tout premier consacré à un acteur de télévision. 

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    PAS DE BOUT D'ESSAI

    Le cinéma était un peu dédaigné dans le milieu qu'il fréquentait. C'était vulgaire, un art pour parvenus, on ne s'abaissait pas à cela que pour gagner de l'argent. Il rejetait les préjugés quels qu'ils soient. Le cinéma était une forme d'expression moderne, riche de ressources. Il voulait en faire l'expérience. Il fit ses débuts dans un film d'amateurs : "Peer Gynt ", accepta d'enthousiasme de jouer Marc Antoine, dans un "Jules César" destinés aux lycées et collèges. C'était en 1949. 

    C'est Hall Wallis qui lui proposa de venir à Hollywoood. Lui-même croyait que la gamme des rôles qu'il pourrait tenir à l'écran était très limitée. Il était un peu "grand format" et sans doute pas tellement photogénique. On n'avait d'ailleurs jamais pris grand soin de son maquillage ni de la façon de se mettre en valeur. Un bout d'essai sérieux serait plus concluant que ses films en petit format. Il refusa ce bout d'essai. Il préparait un rôle qui exigeait une barbe et ne se rasait pas depuis plus de huit jours. Il a toujours détesté le postiche. Il resterait barbu jusqu'à ce que la pièce ait quitté l'affiche. 

    Le plus étonnant c'est que Wallis passa outre à cette formalité du bout d'essai jugée jusqu'alors indispensable, même pour des acteurs consacrés. Il engagea Heston sur sa bonne mine. D'ailleurs il le destinait à des emplois de bonne brute. 

    A Hollywood, Charlton Heston surprit. Il n'avait pas le gabarit courant. Il n'entrait dans aucune catégorie connue. Ce grand sportif qui tirait à l'arc, tenait comme un champion une raquette ou un fleuret, et qu'on s'attendait toujours à voir descendre sur le terrain de football plutôt que de juger des points, de la tribune, était aussi un homme cultivé, affable, d'une courtoisie et d'une simplicité qui lui attiraient toutes les sympathies sans pour cela encourager la moindre familiarité. Il ne sortait jamais, se levait tôt, travaillait beaucoup. On n'osa même pas utiliser avec lui les gags usés de la publicité. S'il escortait sa partenaire à une soirée, Louella Parson elle-même ne se serait pas risquée à insinuer qu'il y avait amourette sous roche. On ne l'aurait pas crue.

    Lydia était restée à New York. Elle continuait une carrière sans grand éclat, mais satisfaisante. Chaque fois qu'ils le pouvaient ils se retrouvaient, entre deux trains ou deux avions, plus volontiers à Chicago, à mi-chemin et où ils avaient tant de beaux souvenirs. 

    — Nous avons été longtemps séparés géographiquement, mais jamais sentimentalement, s'accordent-ils à dire. 

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     SEX APPEAL HORS SERIE

    La séparation se prolonge, car Cecil B de Mille, qui cherchait avec désespoir une combinaison — improbable — de Clark Gable et d'Alan Ladd, a vainement reçu des centaines de candidats, tous trop grands,  trop petits,  trop vieux, trop jeunes, trop légers, trop sombres, toujours trop... à moins que " pas assez ". Il découvre enfin ce débutant qui est un vétéran du répertoire, ce colosse ardent et réservé, ce bûcheron à voix d'airain qui semble inventer ses répliques à mesure, mais dont la diction a été forgée, mieux que par les cours du conservatoire, par la tatillonne exigence des micros et des antennes, par le minutage impérieux des petits studios. C'est un potentiel étonnant. Cecil B. de Mille lui met sur le dos "Sous le plus grand chapiteau du monde"  et parmi les éléphants savants, les rhinos et les fauves, les acrobates et les avaleurs de feu, il apparaît comme le plus grand phénomène. 

    C'est le succès immédiat. On se demande qui il est et d'où il sort.  On n'arrive pourtant pas vraiment à le calibrer exactement, on s'en tient à sa carrure et à sa magnifique forme physique pour lui faire jouer "Le fils de Géronimo" ou "Buffalo Bill", on joue sur son sex-appeal hors série pour lui faire affronter la brûlante Jennifer Jones ou l'aristocratique Eleanor Parker. Il n'a pas encore trouvé son emploi. 

    Cecil B de Mille, lui,  a compris qu'il a enfin trouvé un instrument à sa mesure, et qu'il peut aborder à nouveau ses sujets de prédilection. Il prépare le film des films, le plus grand qu'il ait tourné jamais, par conséquent le plus grand du monde. Il ne s'attaque pas carrément à Dieu, mais à son prophète. Un rôle à se casser le cou. Mais comme le Moïse du tombeau de Florence, Charlton Heston est d'un marbre sans faille et résiste à toutes les épreuves. 

    Quinze ans plus tard, il fera revivre Michel-Ange et donnera au prophète un visage à la fois, si humain et si clairement modelé à l'image du Créateur. Pour camper son Moïse, il a longuement médité devant la statue florentine, il s'est imprégné de sa sagesse et de son tourment, du feu du buisson ardent. Il a fait l'apprentissage difficile et exaltant du "plus grand que nature". Il a trouvé sa vocation. Il sera le héros.  

    SANS TRAHIR JAMAIS

    Il en a les épaules. Il en a aussi le culte, qu'il essaye de restaurer dans le coeur des foules. 

    — Le cinéma est un puissant moyen de conviction, celui par excellence qui peut faire flamber des enthousiasmes généreux. Or, si l'on accepte l'inepte superman des bandes dessinées, ou l'élégant et invulnérable James Bond, nous sommes sous le signe du "non-héros". Dans tous les domaines : éducatif, politique,  social. Toutes les propagandes — qu'il s'agisse de vendre un dentifrice ou d'élire un président — se font sur la base d'un homme parmi mille autres. Toutes les statistiques sont basées sur l'individu moyen et même de préférence, un peu au-dessous de la moyenne. A l'école on cherche des excuses au cancre. Au tribunal, on plaide pour le voyou. On explique que la jeunesse est l'âge de l'avachissement, de la complaisance, de la médiocrité. De plus en plus, on décharge l'homme de ses devoirs et de ses responsabilités, envers la société, envers ses proches, envers lui-même. Tandis que le héros, c'est l'homme qui non seulement assume ses devoirs et ses responsabilités, mais encore ceux des autres. Il protège la veuve et l'orphelin, le faible, le paria. Mais, il doit aussi savoir poursuivre, dominer, châtier parfois, non pas à travers un appareil de justice anonyme et collectif, mais à visage découvert, en acceptant la riposte. Un homme — je veux dire par là un être humain  conscient — doit être responsable et s'énorgueillir d'être tel. 

    Tout le porte donc, ses goûts et ses dons, à jouer des hommes d'exception, non point pour cela parfaits, bien que toujours exemplaires.  Il se plaît à céder le pas à Gregory Peck  dans " Les grands espaces ". C'est qu'il joue en face de lui un personnage entier, fidèle à lui-même. L'implacabilité de " Major Dundee ", le sauvage acharnement de Gordon à " Khartoum " il les assume, comme les scrupules dangereux du "Seigneur de la guerre ". Ce sont là des facettes contradictoires où un solide talent trouve la facile occasion de briller. 

    Ce qui est plus difficile et plus lourd à porter, c'est la grandeur sans ombre : la pureté généreuse du Cid, le message de Moïse, le génie de Michel-Ange ou la foi austère de Jean-Baptiste. 

    Il les a tous servis sans en trahir aucun. Chacun d'entre eux a pris son visage. Ils ne se ressemblent pas, sinon par la flamme dont ils brûlent. Le vrai feu sacré. 

    M.G. 

    (suite et fin la semaine prochaine)