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46 - JEUDI 27 OCTOBRE 9ème jour visite USIA Shanghaï

 

 

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Je ne pense pas avoir déjà dormi dans un si grand lit.  La Grande Catherine aurait facilement pu y mettre trois gardes impériaux.  Je me suis réveillé désorienté, conscient seulement d'une vaste étendue de matelas sous moi.  Comme cela m'arrive parfois (en tout cas à moi), lorsque je voyage trop et que je ne dors pas assez, je ne me souviens plus où je suis. Cela doit être traité avec soin. Il ne faut pas bouger, ni ouvrir plus d'un œil, tant que l'on n'a pas trouvé où l'on est, pour pouvoir faire face à ce qui se passe. (Est-ce qu'il y a des monstres ?)

Où est-ce que je suis ? Pas à Londres... Non, pas chez nous, imbécile... tu le sais ! Pas même aux États-Unis. C'est incroyable à quel point il peut être difficile de sortir son cerveau du sommeil. Finalement, j'ai compris, j'ai observé que ma femme dormait profondément à quelques mètres de là, au fin fond du lit, je me suis glissé nu à l'extérieur de celui-ci, tout a mon exploration. (Ah, il y a une anecdote à couper le souffle pour le public. Je ne porte jamais de pyjama, même dans les films).

Cette Suite est bien plus vaste et luxueuse que je ne le pensais hier soir. J'ai été dans certaines à Las Vegas presque aussi grandes, mais d'un glamour répugnant... on ne peut pas dormir à cause des lumières qui se reflètent dans les miroirs au-dessus du lit. Ces chambres sont toutes de superbes exemples de design chinois. À mon avis, beaucoup de ces pièces sont authentiques.

Au deuxième étage il y a trois chambres, toutes grandes, avec des salles de bains exotiques et jacuzzi. Au rez-de-chaussée se trouvent des halls carrelés, un bureau, un vaste salon, une salle à manger avec une cuisine et une table pouvant accueillir vingt personnes.  Lorsque l'aube s'est éclaircie, j'ai grimpé sur le toit-terrasse (assez grand pour faire atterrir un hélicoptère) et je me suis appuyé sur la balustrade pour regarder le jour se lever sur Shanghai, trente étages plus bas. Eh bien, ai-je pensé, en sentant la chaleur du soleil sur mes épaules... J'ai passé trois jours dans une tente, pour tourner au sommet du mont Sinaï... tout s'équilibre.

Une heure plus tard, j'étais douché, habillé, je prenais mon petit-déjeuner et j'allais à mon interview. Quand le petit déjeuner de Lydia est arrivé, elle s'est perdue en essayant de trouver la salle à manger. "Comment peuvent-ils se permettre de nous offrir cette suite ?" a-t-elle dit. 
"Chérie," ai-je dit, "une suite comme celle-ci est donnée plus souvent qu'elle n'est louée. Elle n'a pas été construite pour des gens comme nous. Les chefs d'État sont rarement payés pour visiter un pays. Assure-toi de ne rien casser." 

L'avion tardif d'hier a ruiné notre programme ; nous n'avons pas pu reprogrammer  le séminaire/projection que nous avions prévu pour cet après-midi. Cela nous a laissé le temps, une fois que j'en ai eu fini avec les journalistes, de visiter le front de mer, qui comptait à l'époque britannique parmi les ports les plus importants du monde, et le Bund, autrefois considéré comme un centre financier important. Nous nous sommes également promenés dans le parc le long de la rivière, où la République populaire a conservé avec ingéniosité le vieux panneau, en anglais : NO DOGS OR CHINESE. J'ai passé un bon moment à ne rien faire et Lydia a bien utilisé ses appareils photo.

Ce soir, c'était la fin de notre séjour en Chine. Nous l'avons passé dans le confort somptueux de notre suite, au-dessus de cette ville ancienne et de la direction qu'elle a donnée et doit encore donner à l'Histoire.  C'était une belle façon de terminer. J'espère l'avoir mérité. 

⌊ Le lendemain, nous avons pris l'avion pour rentrer chez nous, dans un 747 qui a décollé et atterri comme prévu. En montrant mon passeport à l'agent d'immigration, j'ai ressenti le plaisir que j'éprouve toujours à son "Welcome home". Je me demande si ces gars-là savent combien c'est bon à entendre ? Je me suis également senti très bien à propos du voyage en Chine, pour Caine . Pour rien au monde je n'y aurais pensé seul, mais c'était vraiment une offre que je ne pouvais pas refuser. L'idée de jouer cette pièce en Chine avec une distribution chinoise était un défi tellement formidable que je n'aurais jamais pu me regarder me raser si je l'avais esquivé. (" Et cette pièce que vous deviez mettre en scène à Pékin, Chuck... en chinois, c'est ça ?" "Oh", j'ai fini par laisser tomber. Ce film intéressant est apparu à la Fox...) Non, tu dois le faire.

Je me souviens qu'on nous avait demandé, à Frank Schaffner et à moi, de faire Macbeth à l'âge paléolithique de la télévision en direct. "Absolument !" avons-nous dit. Pourriez-vous le réduire à 90 minutes ? "Pourquoi pas ?" Dix jours de répétition suffisent ? "Je pense que oui. Je l'ai déjà joué avant, à l'université." Bien sûr, on n'avait que vingt-six ans, quand on ne sait rien, mais qu'on est sûr de pouvoir tout faire.  C'est pas grave. Le fait est qu'il y a des moments dans ta vie que tu ne peux pas laisser passer. 

Ma vie a été façonnée par l'un de ces moments-là. Lorsque Lydia et moi étions à Northwestern avant que je ne parte pour la Seconde Guerre mondiale, toujours sans attaches, mais amoureux (moi du moins), elle m'a dit qu'elle sortait dîner avec un petit ami du lycée et une demi-douzaine d'autres personnes. J'ai accepté cela, à contrecœur, mais ce soir-là, je me suis rendu au restaurant avec un discours préparé, qui s'est évaporé dès que j'ai franchi la porte. Je suis resté là un moment à essayer de me souvenir de mon texte, puis je l'ai prise par la main et lui ai dit : "Tu dois venir avec moi."

Elle a accepté. Nous nous sommes mariés avant que je parte à l'étranger. À part survivre à la guerre, à laquelle  je n'avais pas grand-chose à voir, ce fut l'action la plus importante de ma vie. 
Vous pouvez voir pourquoi je crois qu'il faut saisir l'instant présent. Même si Caine avait été un désastre, ça aurait valu la peine d'essayer. En fin de compte, ça a marché. Nous avons beaucoup appris... non seulement sur la mise en scène, pour moi, mais aussi sur la Chine. J'aurais pu faire le tour du pays pendant six mois et en apprendre moins que ce que j'ai fait en deux mois, en travaillant sur place. 
La pièce a été jouée tout au long de l'hiver.  Ils l'ont reprise pour un engagement réussi à Shanghai, puis l'ont ramenée au PAT, où elle était encore à l'affiche début juin, lorsque les manifestations ont commencé sur la place Tiananmen. J'ai appris il y a quelque temps que nos acteurs s'y étaient rassemblés, portant les vestes que je leur avais offertes avec le logo du Caine dans le dos et portant une pancarte qui disait : "The Caine Mutiny Court-martial". Ce soir-là, l'électricité a été coupée au théâtre, rendant impossible la représentation. Depuis, j'ai reçu une lettre de mon régisseur, maintenant à Singapour, traduite dans un anglais très correct. Mes contacts au Département d'État me déconseillent d'essayer de joindre l'un des Chinois avec qui j'ai travaillé, de peur que cela n'aggrave leur situation. Je suis toujours content d'avoir fait la pièce. Je parie qu'ils le sont aussi.

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À Shanghai, le dernier jour, nous avons déjeuné dans ce qui correspondrait à la Screen Actors Guild aux États-Unis. Là encore, les acteurs semblaient tout à fait familiers, des artistes de grand talent. La charmante actrice chinoise accompagnée de Chuck fait partie de leurs interprètes les plus en vue et les plus célèbres. Nous avons quitté la Chine le lendemain, avec le sentiment d'avoir vu une grande partie de ce vaste pays, mais avec l'espoir d'y retourner une autre fois pour voir davantage la campagne et les gens. Étrange, belle, ancienne Chine ! Marco Polo, où es-tu maintenant ? 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

  • voici un dernier chapitre tout à fait intéressant, qui nous en dit d'ailleurs beaucoup, dans ses derniers passages, sur l'homme HESTON, et le fait qu'il était finalement, surtout un aventurier des arts et de la vie, prêt à "presque" tout essayer, comme monter pour la TV une version digest de MACBETH, ou construire patiemment son projet ANTONY plus tard, et par exemple prendre le risque de monter en CHINE une pièce pas très facile sans en connaitre la langue; on sent qu'à défaut d'approuver le régime en place ( il reste un anti-communiste notoire) il s'est pris d'affection pour ce peuple et ce pays qu'il admire, sa conclusion quand il évoque ce que sont devenus certains des comédiens avec lesquels il a travaillé, est particulièrement touchante; tout comme le petit mot final de son épouse Lydia, qui était tout sauf une américaine classique, plutôt une fine observatrice des choses et des cultures " autres"...
    Grâce à ce livre, on perçoit davantage l'humanisme profond d'un homme qui ne savait certainement pas " se vendre" comme beaucoup de ses " fellow actors" en grande partie parce qu'il était trop pudique pour exprimer ses sentiments, en partie aussi parce que son parcours final de républicain rigide a joué contre sa compréhension par le grand public.
    Quoi qu'il en soit, le livre est très instructif et pas seulement sur lui d'ailleurs, bravo France pour ta traduction et les efforts constants et acharnés qu'elle t'aura demandés!

  • J'aime, j'aime ce style.... j'y reviendrai.
    Merci France !

  • Un beau final !! Chuck, un être sensible, intéressé et intéressant, un peu coquin aussi. Qu'allons nous imaginer maintenant que nous savions qu'il ne porte jamais de pyjama !!
    J'aime bien les interventions de Lydia, curieuse de tout comme son époux !! Quels échanges passionnants ils ont dû avoir pendant leurs nombreux voyages !!
    Merci France, fidèle et tenace jusqu'au bout

  • Une fin magistrale, qui résonne en moi comme les derniers mots de
    Ben Hur : "et au son de sa voix tout esprit de haine m'a abandonné".

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