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HESTON et DE MILLE, histoire d’un conte d’Hollywood ( 3ème partie & fin)

⇒SUITE

L’expérience égyptienne du tournage va trouver son point culminant lorsque De MILLE, sublimé par l’objectif malgré de graves problèmes de santé, va emmener toute l’équipe près du CAIRE, dans le décor de la Cité des Pharaons recréé pour l’occasion,  tour de force à couper le souffle mais qui n’est rien en comparaison de la séquence de l’Exode qu’il s’apprête à tourner ! Environ 10 000 figurants vont être employés, et 15 000 animaux de toutes sortes, chameaux( bien sûr !) mais aussi chevaux, ânes, pigeons, chiens, canards , chèvres, bref une ménagerie imposante que De MILLE, à son sommet dans les scènes de ce genre, va prendre tellement plaisir à contrôler dans ses moindres détails qu’HESTON se demandera sérieusement si la séquence va finir par être réalisée ! 


 Après cinq heures de préparation sous un soleil brûlant, De MILLE, assisté de son co-producteur WILCOXON et de 65 assistants mêlés à la foule et munis de talkie-walkies pour écouter les instructions du maitre, finira ( quand même)  par siffler le départ de l’action, non sans avoir corrigé tous les détails qui ont pu heurter son incroyable sens visuel, mais qui auraient échappé à tout futur spectateur normalement constitué !

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Car il ne faut pas manquer de le (re) souligner, pour ce fils de pasteur qui approche la fin de son expérience terrestre, « THE TEN COMMANDEMENTS » est plus qu’un film, c’est un devoir, une mission  qu’il s’est donnée, celle de porter à l’écran le plus fidèlement possible :


«  le plus grand drame de l’Histoire, la relation entre l’Homme et Dieu ; je veux que les gens qui voient ce film soient touchés par la beauté du spectacle, mais que le film leur apporte une meilleure compréhension de la vraie signification de ce schéma de vie que Dieu nous a donné à suivre ; car si nous ne respectons pas les Commandements, ce sont eux qui nous brisent »


Cette louable ambition aura un coût, et pas seulement financier, car le cinéaste va souffrir d’une grave attaque cardiaque peu après l’ascension d’une échelle le menant à un poste de tournage situé au plus haut du décor ; emmené d’urgence au Caire, obligé par les docteurs de passer deux semaines sous une tente à oxygène avec interdiction absolue de faire le moindre effort, il va bien sûr passer outre ces recommandations et revenir sur le plateau trois jours après, comme galvanisé par quelque intervention divine, pour finir la mise en scène de l’Exode et commencer à réfléchir sur la suite du projet, car on n’a même pas tourné le tiers de l’ouvrage !

 

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En tout cas, on en a fini avec la partie égyptienne du plan de travail, ce qui va chez HESTON provoquer un relâchement compréhensible, d’autant que son épouse Lydia  est enceinte de six mois du futur Fraser, un bonheur que la maisonnée HESTON attend avec impatience ; les décors de studio choisis pour poursuivre le tournage n’ont certes pas la magie de lieux authentiques, mais comme c’est du De MILLE, ils ne vont pas manquer de grandeur pour autant, notamment l’inénarrable orgie autour de la célébration du «  Veau d’Or »  qui prendra une semaine à tourner .


Elle épuisera  d’ailleurs tellement les nombreux figurants irrités par les exigences du metteur en scène revenu en pleine forme, que l’une des jolies filles engagées pour cette gigantesque séquence de beuverie et  disons-le, de partouze inavouable, déclarera à un assistant :


«  Bon dieu, Eddie, avec qui  dois-je coucher pour pouvoir sortir de ce film ? »


Scène particulièrement réussie ceci dit, si on s’en tient aux canons de l’époque, même si bien sûr certaines poses de figurants ne manqueront pas de prêter à rire aujourd’hui, et finalement, osera t’on dire, peut-être supérieure à la séquence pourtant tellement vantée de «  la Mer Rouge » dont l’ouverture des eaux fera subir à l’armée égyptienne le poids de la toute- puissance de Dieu ! On a souvent comparé ce passage clé de l’ouvrage à la fameuse course de chars de BEN-HUR, et les deux occupent une place de choix dans l’imaginaire hestonien, mais force est de constater que le temps n’a pas  été clément avec la première des deux séquences ; la conception en est superbe et la présence d’HESTON  ainsi que son inimitable phrasé sont fascinants, mais  la réalisation technique des transparences ainsi que le découpage des figurants  dans le cadre de l’action principale paraissent aujourd’hui maladroits, grossiers, et nuisent beaucoup à l’efficacité émotionnelle du passage, ce que HESTON, beau joueur, ne manquera pas de souligner plus tard :


« la scène de la Mer Rouge n’est pas aussi bonne que l’Exode, structurellement ou en résultat global ; en mettant de côté les considérations techniques qui rendent la séquence difficile, il faut qu’il y ait de la conviction, il faut y croire, et je suppose que maintenant, on pourrait la faire mieux ; il n’y a pas vraiment de performance dans cette scène, ma contribution  est «  purement chimique »( a chemical contribution)


La foi de De MILLE dans son projet étant restée intacte pendant toute cette longue période,  il lui parut finalement facile d’en arriver à ce quasi –final symbolique, encore une fois totalement créé en studio, qui voit MOISE punir  son peuple pour s’être égaré loin des Commandements de Dieu, selon les propres mots du cinéaste : « les Hébreux n’étaient plus que démence et folie, devenus serviteurs du péché, soumis aux faiblesses de la chair, idolâtres, adultères, remplis d’iniquité et  de vanité, indignes de l’Amour de Dieu »


Commentaire qui, parmi d’autres, comptait beaucoup pour De MILLE, et qu’il considérait comme indispensable  pour exprimer son point de vue sur la Foi et la destinée de l’Homme ; on peut d’ailleurs trouver ses propos pompeux et ronflants aujourd’hui, mais THE TEN COMMANDEMENTS a le mérite, au-delà du produit commercial qu’il a pu être également, d’être l’expression d’une totale sincérité de la part d’un Artiste qui sentait sa fin approcher,  et considérait l’ouvrage comme une nécessité absolue,  dans l’idée d’une transmission  de valeurs morales aux générations futures, peut-être naïve mais sûrement pas infondée ; De MILLE reste une personnalité complexe à tous points de vue, et il est parfois difficile de comprendre que c’est le même homme, qui ne s’est pas illustré lors de la fameuse «  chasse aux sorcières » des années 47 /50, faisant preuve d’une intolérance inacceptable, qui tint également ces propos  peu avant la sortie du film :


« les centaines de milliers de personnes qui verront ce film feront un pèlerinage sur les lieux mêmes ou vécut MOISE, depuis les déserts de Shur et de Zin jusqu’aux pentes majestueuses et nues du Mont SINAI, jusqu’aux lieux saints où il reçut les Tables de la Loi ; est- ce trop  d’espérer que notre production aidera à faire ce que des siècles de tuerie et de conflit n’ont pas réussi à obtenir : rappeler aux millions de personnes de confession Chrétienne, Musulmane ou Juive qu’ils proviennent tous d’une source commune, que MOISE est le lien qui les unit et le Décalogue une loi de fraternité universelle ? »

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Charlton HESTON, qui a toujours été un humaniste en dépit de ce qui a pu être écrit parfois à son sujet, a certainement été ému, poussé à donner le meilleur de lui-même par la conviction qui anima de bout en bout son metteur en scène, il n’y a aucun doute là-dessus, et il n’est pas étonnant que son interprétation de MOISE ait joué plus tard un rôle déterminant dans son image, un effet positif pour lui quant à l’obtention d’un statut de décideur, peut-être en partie négatif car il a contribué à lui donner une image de «  héros biblico-épique » qu’il n’était pas vraiment, ce que Burt LANCASTER ne manqua pas de souligner un peu durement un jour :


«  Chuck est excellent, mais s’il s’est retrouvé coincé dans un personnage en toge ou en babouches aux yeux du public, c’est quand même un peu de sa faute »


Quoiqu’il en soit, après quatre ans de préparation et de tournages titanesques,  le film se dirige une fois monté et présenté à grands renforts de publicité par De MILLE himself dans la capitale mormone de Salt Lake City, vers un triomphe également sans précédent ; le public va répondre présent dès cette première, les critiques vont, comme à l’accoutumée, plus ou moins le snober, les leaders religieux amis du cinéaste vont l’encenser,  mais surtout, la réussite au box-office sera totale, dépassant à elle seule tous les gains des précédents films de l’auteur !  pour son quinzième métrage, un HESTON encore jeune obtient là une reconnaissance qui lui permettra très vite  ( mais c’est bien lui …) de s’attaquer avec WELLES à un film d’auteur qui en comparaison ne sera vu par personne, et De MILLE  quant à lui, aura obtenu pour sa dernière réalisation, non pas la consécration, qui l’intéressait peu, mais, chose bien plus importante, le sentiment que sa foi et ses convictions se trouvaient partagées par des millions d’autres.


Alors, soixante ans et quelques poussières après sa sortie en salles, que penser de cette œuvre, de ce monument, de cette «  pièce montée gigantesque » comme l’écrivait Pauline KAEL ? Qu’on y retrouve les excès, les gros effets, les grands sentiments, l’ »over-acting » et le Technicolor parfois dégoulinant du grand cinéma de l’époque ? oui, bien sûr, mais pour être objectif, disons aussi que l’émotion, le goût du Beau , la Passion  et la Démesure, le grand frisson lié aux grands projets  sont plus qu’au rendez-vous également, comme l’expression d’un « Age d’Or d’Hollywood » disparu, mais dont on n’a pas fini de  vanter les mérites.

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Commentaires

  • Super Renaud merci
    J'aime la conclusion et je dis oui il faut continuer à glorifier l'âge d'or de Hollywood avec ses mega productions qui remplissaient si bien leur rôle càd nous dépayser totalement, nous faire rêver, nous transporter dans un autre monde, ici dans celui si mystérieux de l'Égypte ancienne. DeMille était maître dans cet art et tu nous l'as si bien expliqué.
    Une autre petite anecdote ( lue dans"in the Arena"
    Un jour, alors que DeMille criait dans son haut-parleur pour diriger ses figurants, il interpella une jeune personne qui n'arrêtait pas de parler, lui demandant "Dites moi ce que vous avez de si important à dire"
    Confuse, la personne répondit : " Je disais, quel est donc ce vieil imbécile chauve et à lunettes qui n'arrête pas de crier"
    DeMille accusa le coup et dit simplement " Lunch pour tout le monde "

  • Merci chère Astride pour ton commentaire. Comme d'habitude, tu nous prouves que tu suis notre aventure hestonienne avec beaucoup d'intérêt et cela ne peut que me réjouir. Renaud et moi-même, savons que nous ne travaillons pas pour rien.
    Tu as la chance de pouvoir lire Charlton dans le texte original, ce que je ne peux faire. Pour cela, je me sens très frustrée car bien que possédant tous les livres écrits par Chuck, je ne me sens pas de taille à les traduire.
    Merci encore pour ton soutien. Bon dimanche et bisous.

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